lundi 31 décembre 2018

Last days

Bon, le petit bilan, check, c'était l'autre jour…

Coller une nouvelle pour que vous ayez de la lecture, check…

Vous rappeler que cette nuit à six heures du mat, New Horizons passera au ras d'Ultima Thulé, un caillou solitaire lointain à un degré hallucinant, ben on va dire que c'est fait…

Vous dire de pas regarder Nightflyers, ben voilà, regardez pas, ça démarre pas mal, et en fait ça se barre en sucette en cours de route et y a de gros problèmes d'écriture qui torpillent le truc, voilà, c'est fait aussi (grosse déception de ce week-end, la fin de Nightflyers, lisez plutôt le bouquin, mineur mais sympathique)…

Voilà, je crois que j'ai fait le tour. Comme de juste, 2018 ne passera pas l'année, et je ne sais qu'en penser. Ça a été une année enthousiasmante à pas mal de niveaux, assez pénible à d'autres… Allez, on va dire que c'est positif quand même. Bon réveillon, à l'année prochaine, tout ça tout ça !!!


dimanche 30 décembre 2018

Bateleur 2

Tiens, déjà quelques temps que je ne vous avais gratifiés d'une nouvelle inédite. Celle-ci fait suite à celle-la, et s'inscrit dans une série qui en compte quelques unes, mais demeure inachevée à ce jour (et risque de le demeurer, car soyons clair, j'ai pas bossé sérieusement dessus depuis une dizaine d'années, et je l'ai commencée il y a vingt ans, inutile de dire que ça a un peu vieilli, tout ça). Je vous posterai le reste petit à petit, si jamais ça vous intéresse.


Illustration de Jean-Marc Lainé



Nights in white Satan 

Prise de convulsions, la jeune fille s’écroula.

-C’est une crise d’épilepsie. Laissez passer, je suis médecin !

Après avoir écarté la foule, le jeune docteur se pencha sur elle, lui mit un portefeuille de cuir entre les dents pour éviter qu’elle ne se mordît la langue, puis la tourna sur le côté en murmurant des paroles apaisantes. Cela parut marcher : les convulsions se firent moins violentes, la jeune fille parut se détendre et lâcha le portefeuille. Le médecin lui passa la main sur le front.

C’est alors qu’elle eut une réaction extrême. Elle se cabra de toutes ses forces, son dos décrivit un arc impossible, ses dents claquèrent à quelques centimètres de la gorge du médecin puis elle s’écroula, définitivement inerte.

Le médecin se releva en titubant. Il donnait l’impression d’avoir la nausée. Un policier arrivé en courant l’empêcha de tomber en l’attrapant par le bras.

La foule commença à se disperser. Ce spectacle improvisé était terminé et les gens passaient à l’attraction suivante, touristes pressés de profiter pleinement de leur mois d’Août à Paris. Seuls deux ou trois curieux indécrottables restèrent pour voir l’ambulance de Police Secours emmener les protagonistes vers l’Hôtel Dieu. Parmi eux un habitué de l’endroit, un homme plutôt grand à l’abondante chevelure bouclée ramenée en queue-de-cheval. Il regarda l’ambulance fendre la foule pour reprendre le boulevard tout proche, puis rajusta son sac sur son épaule et partit dans la direction opposée, vers l’autre extrémité de Beaubourg.

*

Le Bateleur rassembla ses quilles et les glissa dans son sac. Dans la froide lumière d’un soir de Novembre, le parvis de Beaubourg avait un aspect lugubre. Les gens avaient déserté le quartier, la foule avait disparu. Il ne restait que quelques jongleurs et artistes de rue, résistant par habitude ou par inertie aux travaux du centre culturel. Le Bateleur était de ceux-là : il jonglait par goût plus que par besoin. Ce quartier était bien situé, au centre de la capitale, à proximité de pas mal d’endroits qui comptaient à ses yeux.

Il se préparait à partir quand il remarqua une silhouette qui ne lui était pas inconnue. L’homme se tenait à quelques mètres d’un des grands tuyaux d’aération. Il avait un regard perdu, les yeux dans le vague, et une attitude empreinte d’une légère raideur.

Intrigué, le Bateleur s’approcha. Le jeune médecin… C’était le jeune médecin, le Bateleur en était sûr à présent. Et il avait l’air complètement absent.

-Hé, réveillez-vous !

Pas de réponse. L’homme était ailleurs, éteint, comme mort à l’intérieur.

Le Bateleur lui toucha l’épaule, et ce fut comme une décharge électrique ; le médecin sursauta, se cabra, parut s’effondrer et se rattrapa in extremis au manchon d’aération. Hagard, il dévisagea le jongleur et parut se reprendre.

-Excusez-moi. J’étais ailleurs.

-C’est ce que j’ai vu.

Le médecin parut gêné. Il regarda autour de lui et fit mine de repartir quand le Bateleur l’arrêta d’un geste.

-Je vous ai déjà vu traîner par ici, je me trompe ?

-Pas que je sache. Je ne viens pratiquement jamais à Beaubourg.

Le Bateleur le dévisagea à nouveau.

-Vous n’êtes pas ce toubib qui était venu au secours d’une épileptique il y a quelques mois ?

-Vous étiez là ? Je ne me souviens plus trop bien…

Il reprit sa respiration avec l’air oppressé et malade. Puis il continua.

-C’est de là que datent mes crises.

-Ça vous arrive souvent ?

-De plus en plus en plus souvent. J’ai pris des médicaments pour ça, mais sans résultat.

-Mais même chez cette fille, ça ne ressemblait pas tout à fait à une épilepsie normale, enchaîna le Bateleur. Vous savez ce qu’elle est devenue ?

Le médecin haussa les épaules.

-Sainte Anne. Ils ont été obligés de la mettre à Saint Anne. Plus aucune réaction, plus rien. Autisme profond. Pourquoi vous intéressez-vous à elle ? Vous la connaissiez ?

Le Bateleur fit un geste de dénégation.

-De vue seulement. C’est moche, ce genre d’histoires.

Pas de réactions de la part du médecin. Il avait l’air prêt à basculer de nouveau. Prêt à repartir dans l’ailleurs. Le Bateleur l’observa un instant, le voyant lâcher prise peu à peu. Il s’écarta d’un pas.

L’homme était totalement raide, à présent. Il jeta un regard mauvais au Bateleur, puis partit d’un pas mécanique vers le quartier de l’Horloge.

-Hé, doc !

Le médecin lui tournait le dos, à présent. Le Bateleur haussa le ton.

-DOC !

-Quel est son problème ?

Un autre jongleur s’était approché. Il était habillé à peu près de la même manière que le Bateleur, de cuir râpé. Le Bateleur ne lui accorda pas un regard.

-Je n’en suis pas trop sûr, Kevin. Et ça m’inquiète.

Kevin regarda le médecin s’éloigner et disparaître dans les méandres des passages couverts.

-Il a dû prendre un truc vraiment pas clean. Tu sais, les toubibs ils savent où en trouver…

-Ouais. Sans doute.

*

La rencontre suivante eut lieu au plus fort de l’hiver. Le parvis était couvert de cette bouillasse noirâtre qui passe aux yeux des citadins pour être de la neige. Le Bateleur n’était pas venu jongler, le temps et l’humeur ne s’y prêtaient pas. Il sortait d’une affaire de mauvais œil qu’on lui avait demandé de lever, et il y avait laissé quelques plumes. C’était un Bateleur amaigri et fatigué qui remontait la rue Saint Martin en direction d’un troquet où il avait prévu de boire une bière avec un kabbaliste de sa connaissance, un type qui ne sortait pas assez et qu’il s’agissait de réveiller un peu.

Perdu dans ses pensées, il manqua de percuter le médecin qui se tenait juste à l’endroit où il avait secouru la jeune fille, quelque six mois plus tôt.

-Oh, c’est vous…

Le médecin avait maigri, lui aussi. Il avait le regard intense de ceux qui ne mangent pas assez, et que la nourriture n’apaiserait de toute façon pas.

-Oui, c’est moi, lui répondit le Bateleur. Je ne m’attendais pas à vous rencontrer…

-N’est-ce pas toujours ainsi ? Ce sont toujours les gens auxquels on ne s’attend pas que l’on croise par hasard.

-Si l’on s’y attend, ce n’est plus un hasard…

-Très juste. Vous avez raison.

Le Bateleur lui répondit par un sourire entendu.

-Bon, reprit le médecin. Je crois que je vais y aller.

-Vous n’allez pas partir comme ça ! Je vous offre une bière…

-Je n’ai pas le temps, vraiment !

Le Bateleur le prit par le bras et l’entraîna jusqu’au café où l’attendait son ami.

-Allez, vous avez bien une minute !

Et il l’assit à une table, dans un coin. Un type blond à l’allure d’étudiant en lettres s’approcha et s’installa à la table.

-Tu me présentes monsieur ?

-Doc. Il s’appelle Doc, jusqu’à preuve du contraire.

L’étudiant sourit et tendit la main au jeune médecin.

-Quelle coïncidence, moi de même ! Docteur Solomon.

Le médecin regarda son interlocuteur avec l’air du pigeon qui vient de comprendre qu’il passe à la caméra invisible.

-Oh, vous êtes médecin, vous aussi ?

-Non, docteur en théologie.

Le serveur s’approcha pour prendre les commandes.

-Rien pour moi, merci, lui lança le médecin.

-Doc, c’est impoli de refuser un coup à boire, le sermonna le Bateleur, pas vrai ?

Solomon acquiesça et commanda un demi pour le médecin. Le serveur revint rapidement avec les consommations. Dans l’intervalle, leur malheureux invité s’était enfermé dans un mutisme boudeur.

Il vida sa bière d’un trait, puis ressortit sans un mot, l’air hagard. Le Bateleur le suivit du regard et attendit qu’il ait disparu pour questionner son camarade.

-Tu en penses quoi ?

Solomon haussa le sourcil mais ne voulut pas répondre.

-À la même chose que moi ?

-Oui. Tu le connais depuis longtemps ?

-Connaître, c’est un bien grand mot. Je pense avoir assisté aux débuts de la chose il y a six mois.

Tout en sirotant sa bière, le Bateleur raconta rapidement dans quelles circonstances il avait rencontré le jeune médecin.

-Tu ne sais même pas qui c’est, alors ?

-Si.

-Tu as mené une enquête dans l’intervalle ?

-Non, je viens de lui emprunter son portefeuille. Voyons un peu ça.

Pendant que le Bateleur examinait les papiers du médecin, Solomon prit un air réprobateur.

-Eh bien ne reste pas, si tu as peur d’être impliqué dans un vol à la tire, lui lança le jongleur. Mais ne crois pas t’en tirer à si bon compte. J’aurais sans doute besoin de toi pour régler cette affaire. 

*

Solomon tournait tranquillement les pages d’un vieux manuscrit qu’on lui avait donné à traduire de l’hébreu ancien. Il croyait ne pas entendre reparler du Bateleur avant quelques semaines. Quand on frappa à la porte de son petit appartement de la rue de Saintonge, il crut à un démarcheur quelconque. Pourtant, c’était bien le jongleur qui se tenait sur le seuil, à peine une poignée de jours après leur discussion du bistrot. Le Bateleur entra dans l’appartement, écarta les vieux bouquins qui encombraient un des fauteuils puis s’installa en posant son sac à ses pieds.

-Je me suis documenté sur notre bonhomme. J’ai trouvé ça édifiant.

-À voir ta mine réjouie, il est au moins impliqué dans un scandale politico sexuel !

-Même pas, répondit le Bateleur avec un sourire ironique. C’est juste un jeune ophtalmologiste des Quinze Vingt, bien sous tous rapports, consciencieux jusqu’à l’obsession.

-C’est tout ?

-Non. Cette description vaut jusqu’à l’été dernier. Après tout change. Absences, retards, négligences et tout le tintouin, notre homme qui n’accorde plus d’attention à ses patients, jusqu’à ce qu’il commette une erreur grave fin octobre. À partir de là, on ne le voit plus du tout, et il est viré par contumace, si je puis dire. Aucun de ses collègues n’entend plus parler de lui à partir de cette date. D’après sa concierge, il ne sort pratiquement plus de chez lui, et c’est à chaque fois pour ramener des créatures…

Solomon lui jeta un regard incrédule.

-Des créatures ?

-C’est la manière dont la concierge a formulé la chose. Des filles, et apparemment, des filles peu recommandables. Jamais deux fois la même.

-Notre chirurgien est un Don Juan ?

-Pas si j’ai bien compris. Il ramène des putes.

Solomon se cala dans son siège et se caressa le menton.

-Il faut de l’argent, pour ça. Et ton homme est sans travail depuis plus de trois mois, si j’ai bien compris. Sans possibilité d’indemnités.

Le Bateleur fit un geste d’ignorance.

-J’ai réussi à remonter jusqu’à chez lui grâce au portefeuille. La concierge m’a indiqué l’hôpital, et voilà. Je n’ai pas encore été mettre le nez dans son appartement.

-Tu n’as pas eu le temps ?

-Si, mais je préfère ne pas y aller seul. Tu seras plus à même de faire le ménage que moi.

Outré, Solomon bondit de son fauteuil et se planta devant le jongleur.

-Non mais je rêve ! Je ne rentre pas dans tes combines et surtout pas dans une histoire pareille !

Le Bateleur lança un regard dur à son interlocuteur.

-Tu dis ça parce que tu n’as pas encore tous les éléments en main. Ces filles à chaque fois différente, tu ne te demandes pas ce qu’elles sont devenues ?

Seul le silence lui répondit. Solomon s’était figé et le contemplait, le sourcil levé. Le Bateleur se leva et reprit son sac. Contournant Solomon, il s’approcha de la porte et lâcha la dernière des informations qu’il avait réussi à obtenir.

-Début novembre, on a retrouvé le cadavre d’une fille échoué sur l’île des impressionnistes, bien en aval. C’était une fille de la cour Vincennes, qu’il a fallu du temps pour identifier. Personne ne s’était même aperçu de sa disparition.

-Tu as des contacts dans la police ?

-Un type de la PJ auquel j’ai rendu des services dans le temps.

-Il sait ce que tu fais ?

-Il n’y croit pas mais c’est un pragmatique : tant que ça marchera il ne me posera pas de questions.

*

La porte céda avec un gémissement contraint. Solomon et le Bateleur pénétrèrent dans l’appartement. Le kabbaliste n’avait pas l’air très rassuré et son compagnon lui lança un regard ironique.

-Tu as peur de tomber pour effraction ?

-Eh bien… Je…

Souriant de l’air gêné de son compagnon, le Bateleur posa son sac de toile dans un coin du salon. Puis il sortit un morceau de craie de sa poche et entreprit de tracer sur le parquet ciré un cercle parfait. Solomon s’assit dans le canapé, boudeur. L’air sentait la lavande et le pin, avec cette fragrance inimitable qui signe le spray pour chiottes. On avait dû en vider deux ou trois bouteilles dans une des pièces.

Quand le Bateleur eut fini, son compagnon se leva et commença à explorer l’appartement. Il était visible que le ménage n’avait pas été fait depuis longtemps. Poussière et vêtements froissés omniprésents, vaisselle sale fossilisée dans l’évier, poubelles empilées dans un coin de la cuisine… L’occupant des lieux ne devait plus manger ici, d’ailleurs, les traces les plus récentes remontaient à loin. Un détail attira pourtant l’attention du kabbaliste.

-Dis donc ! Tu peux venir voir ça ?

Le Bateleur sortit à contrecœur de la contemplation d’un tableau accroché au mur et entra dans la cuisine. Solomon lui montrait une quelconque saleté, dans un coin de la pièce. L’objet avait roulé sous une étagère et y était resté, ne tranchant pas réellement avec la crasse ambiante.

Le Bateleur s’accroupit et ramassa la chose. C’était un doigt desséché, qui devait traîner là depuis deux ou trois semaines.

-Il a été partiellement rongé, nota-t-il. Mais pas par des souris.

-C’est bien ce que je craignais.

Solomon détourna le regard. D’un geste négligent, le Bateleur laissa retomber le macabre reste, puis il partit explorer la chambre à coucher en désordre. Le lit était défait et souillé. Certaines taches restaient identifiables, d’autres pas. Un bas filé traînait près de la table de nuit. Hormis les traces de débauche, l’endroit semblait normal.

Le Bateleur s’approcha de la fenêtre. La nuit n’était pas encore tombée et le ciel plombé donnait à la ville un aspect lugubre de cour de prison. Solomon ne s’attarda pas sur la vue des toits de Paris et entra dans la salle de bain. Le Bateleur se précipita à sa suite en entendant ses hoquets.

Derrière un Solomon à genoux qui vidait son estomac s’étendait un panorama d’abattoir : des crânes à demi nettoyés de leur chair, des fragments de femmes à plusieurs stades de décomposition, des lames de rasoir maculées, et un squelette à peu près propre déposé dans la baignoire. L’odeur infecte de la viande avariée était couverte par un parfum lourd de spray à la lavande. Les toilettes étaient visiblement bouchées et le lavabo plein de tripes. Le Bateleur empoigna son compagnon par le col et le traîna dans la chambre à coucher.

-On se calme, okay ? Vu le regard de ce type, on pouvait s’attendre à quelque chose dans le genre. Alors du calme. Reprends-toi, va à la fenêtre respirer un coup et ensuite on met au point notre petite réception. 

*

La clé tourna dans la serrure. Un rire de femme, une main qui tâtonna pour trouver l’interrupteur, puis la lumière se répandit dans l’entrée.

Le médecin avança d’un pas dans le vestibule en traînant sa compagne en mini-jupes et jarretelles mal ajustées qui avait probablement trop bu. Il accrocha sa veste à une patère et entra dans le salon, pénétrant sans s’en apercevoir dans le cercle de craie du Bateleur. C’est en avançant vers la fenêtre entrouverte qu’il découvrit qu’il ne pouvait faire un pas de plus.

-Salut Doc. Quoique je ne pense pas que le docteur soit à la maison, ce soir.

Le bateleur était sorti d’un recoin. La jeune prostituée regarda le jongleur d’un œil torve.

-Non… Non non… Les trios je fais pas, c’est pas mon truc, ça.

Le Bateleur s’assit en tailleur devant le cercle.

-Vous devriez vous écarter de notre ami le docteur, ça vous évitera d’être blessée. Donne-moi mon sac, Frank.

Incrédule, la femme s’écarta du médecin, sortit du cercle et partit se vautrer dans le canapé. Solomon entra dans la pièce à son tour et referma la fenêtre. Puis il ramassa le sac de toile du Bateleur et lui tendit. Le jongleur en sortit un vieux bocal d’herboriste et une baïonnette courte mais acérée qu’il posa sur le sol devant lui.

-Allez, vas-y, Frank.

Et Solomon commença à psalmodier en hébreu un exorde extrait d’un livre ancien et depuis longtemps à l’index. Le médecin se crispa, tétanisé, son visage déformé par une horrible grimace de douleur. Sur le canapé, la prostituée regardait la scène sans comprendre.

Pendant que son compagnon continuait à réciter les paroles d’avertissement, le Bateleur versa une pincée d’un sel jaunâtre sur la lame de sa baïonnette puis pointa l’arme en direction du médecin.

-Et maintenant donnes-moi ton nom !

Le pauvre docteur rejeta la tête en arrière et poussa un rugissement. Le Bateleur commença à exécuter des passes contournées avec sa lame, tout en restant prudemment à l’extérieur du cercle.

-Doc, c’est à vous que je parle ! C’est votre seule chance ! Le nom, il me faut le nom !

Griffant l’air de ses doigts horriblement crispés, le jeune médecin jeta un regard épouvanté au jongleur. Ses lèvres esquissèrent un mot, mais se tordirent aussitôt en un rictus de souffrance et de haine. Solomon haussa le ton pour couvrir ses gargouillis avec ses incantations, sous le regard exorbité de la jeune prostituée qui semblait au bord de l’hystérie.

-Plus fort doc, vous pouvez le faire, plus fort !

Le médecin tomba à genoux et poussa un hurlement inarticulé. Le Bateleur lança un regard à Solomon et traduisit.

-Mrkvât… Bel Mrkvât.

Alors Solomon avança d’un pas en brandissant un vieux parchemin sur lequel était porté un sceau complexe à l’encre verte, et ses stances changèrent de ton. Elles sonnaient à présent plus comme des ordres que comme des avertissements, et l’on y reconnaissait de loin en loin le nom soufflé par le jongleur.

Le médecin s’écroula, comme secoué par une crise d’épilepsie. Le Bateleur s’approcha de lui en traversant la ligne blanche et porta à ses lèvres le bocal comme s’il voulait lui donner à boire, sauf que le récipient était vide.

Un coup de tonnerre éclata dans le ciel et l’appartement fut inondé d’une lumière brutale. Solomon fit silence, un silence qui ne fut rompu que par le bruit du couvercle claquant sur le bocal. Le médecin gisait sur le parquet, inerte, l’œil vide. Le Bateleur se releva, glissa le bocal et la baïonnette dans son sac. Sortant un chiffon de sa poche, il effaça le cercle de craie et fit signe à son compagnon de le suivre. Dans le canapé, la prostituée s’était évanouie. 

*

-Qu’en as-tu fait, finalement ?

-Rien. Je l’ai caché dans les catacombes, dans un coin discret.

Solomon plissa le nez d’un air réprobateur. Le garçon apporta les bières puis repartit, laissant les deux hommes à leur discussion.

-N’importe qui pourrait le trouver, ou bien il pourrait se briser…

-Pas là où je l’ai mis. Ne t’en fais pas, tu ne devrais pas en entendre reparler.

Solomon sortit de la poche de son imperméable un numéro du Parisien daté de la semaine précédente qu’il tendit au Bateleur.

-Le journal en a fait état, en tout cas.

Un article décrivait la macabre perquisition effectuée par la préfecture de police dans l’appartement d’un médecin qui s’était avéré être le tueur qui décimait les prostituées de Nation. Le capitaine Pascalini se refusait à tout commentaire, mais le journaliste indiquait que le monstre avait été localisé grâce au témoignage incohérent d’une de ses victimes qui était parvenue à s’échapper. Probablement drogué, le tueur n’avait opposé aucune résistance et avait été conduit à l’hôpital, dans un état jugé critique.

Le Bateleur reposa le journal et se leva.

-Le pauvre vieux. Il va sans doute se retrouver à Sainte Anne avec l’autre fille.

Il ramassa le sac et sortit. Solomon s’aperçut alors qu’il n’avait pas payé les bières.

samedi 29 décembre 2018

Bilan

Il paraît que c'est l'heure des bilans. Donc allons-y.

Quand je fais les comptes, l'année a été productive, mine de rien.

J'ai publié :
Ma BD sur Lovecraft en février.
3 nouvelles, deux dans des anthologies chez Rivière Blanche et une dans la revue Le Novelliste. Je commence à avoir un gros corpus de nouvelles publiées, là.
Une tripotée d'articles dans Geek le Mag et quelques uns chez Bruce-Lit.

Et dans ce que j'ai fait cette année, mais encore publié…
J'ai terminé un roman, j'en ai commencé deux autres (dont un que j'ai mis en stand by pour plein de raisons et un dont j'ai pondu quasi un tiers en seulement deux mois de boulot).
J'ai écrit une très grosse nouvelle et un scénar de BD.
J'ai écrit la moitié d'un autre scénar de BD (j'en ai d'ailleurs posté un extrait le mois dernier ici même).

Et sinon, j'ai participé à deux colloque universitaires. Et on m'a refilé un poste d'enseignant sans que je demande rien (mais ça tombait bien).

Ce qui doit sortir en 2019 :
Un roman en avril, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, ma fantaisie arthurienne, ou pour mieux dire utherienne, chez les Moutons électriques.
Une BD à la rentrée prochaine, Disney & Disney, Deux Frères à Hollywood, aux éditions 21g. C'est une sorte de biographie de l'Oncle Walt, en parallèle avec la vie de son frère Roy, qui l'a sorti du pétrin à plusieurs reprises.

Bon, j'ai pas fini d'encombrer les rayonnages, en somme…

vendredi 28 décembre 2018

Bon sang, Joe, je suis touché, je suis aveugle !

Ah tiens, hier soir, en me connectant ici, j'ai découvert que toutes les images avaient disparu. Ça m'a un peu inquiété, et j'ai commencé à purger le cache, à tester divers trucs… Sans résultat. Curieusement, quand je passais en mode édition, les images concernaient s'affichaient.

Pris d'une inspiration, je suis allé me connecter avec un autre navigateur. Et là, tout marchait bien.

Finalement, pris d'une inspiration, j'ai désactivé Adblock. Et là, tout remarche.

Alors, je pense qu'Adblock a l'expérience pour distinguer les vraies images des pubs intrusives. Mais ce qui est intéressant, c'est que je me connectais sous Chrome (logiciel Google) à Blogger (service Google), donc deux éléments fournis par une société dont le business model est largement basé sur la publicité.

De là à imaginer que les éléments visuels hébergés par blogger soient délibérément flaggés comme des pubs pour forcer les gens à désactiver Adblock, il n'y a qu'un pas que j'hésite à franchir. Mais quand même. Pourquoi d'un coup, après des années de bons et loyaux services, Adblock déconnerait comme ça ?

Un avis, les gens ?

samedi 22 décembre 2018

Vacances, j'oublie tout… ou pas

Bon, ayé, je suis officiellement en vacances depuis ce soir. Pfouuu… Voilà un concept qui était devenu un peu abstrait pour moi, au fil des ans. Travaillant de chez moi, je n'étais jamais vraiment "employé", mais du coup, jamais vraiment "en vacances" non plus. Rien que l'été dernier, quoique je sois parti une petite quinzaine, j'en avais profité pour écrire une grosse nouvelle de 70.000 signes (et sans forcer : je me suis vraiment reposé).

Là, ce poste qu'on m'a confié y a quelques semaines change totalement mon rythme de vie. Et aujourd'hui, j'avais encore à assurer mes ateliers habituels du samedi.

Donc là, vacances. Avec seulement à traiter :

- 1 petite traduction de moins d'une centaine de pages
- un bout de scénar à finir
- un séquencier à proposer (avec la phase de documentation qui va avec)
- un bouquin de commande à avancer
- mon prochain roman à avancer.

Et vous savez quoi ? Par rapport à mon rythme depuis la Toussaint, je peux vous assurer qu'on est dans le peinard, le pépère, la farniente.

Tenez, du coup, un extrait dudit roman. Ambiance très différente de celle des Trois Coracles :


Suzanne n’est jamais entrée dans le temple auparavant. Elle est souvent passée par Bourdon, et y a même fait une partie de son apprentissage, mais ses mentors de l’époque auraient eu l’impression de se souiller en pénétrant dans cette relique des temps barbares. Elle a entendu dire qu’on y pratique encore les anciens rites de sang, et les traînées d’ombre sur la pierre d’autel semblent le confirmer. Elle se promet d’assister au moins une fois à l’office pour se faire son idée. Pour savoir aussi comment ces gens rendent grâce au Prince.

« Que cherchez-vous, mon enfant ? »

La formule est un nouveau signe d’ancienneté. Un prêtre du rite rectifié se serait adressé à elle en l’appelant « ma sœur ». Elle sort son insigne.

« J’ai été envoyée par la Nouvelle Lougdun. La prévôté de Bourdon ne semble pas à même de venir à bout de vos problèmes.

— Ou elle n’en a guère envie. »

Suzanne scrute la pénombre du temple aux murs noircis. La source de la voix demeure invisible.

« Ça revient à peu près à la même chose, me semble-t-il.

— C’est une manière de le voir, mon enfant. »

Encore cette expression qui a le don de l’irriter.

« Il faudra vous contenter de moi, je le crains.

— J’ignorais même qu’il y eût des femmes prévôt. Ils procèdent différemment, dans l’Est.

— Dans l’Est et partout. Ma juridiction s’étend à tous les territoires, et même si besoin au Mitan profond. »

Le prêtre soupire, puis elle voit une chandelle se déplacer dans l’ombre, puis une silhouette dont la robe rouge se fondait jusqu’alors dans l’obscurité.

vendredi 21 décembre 2018

Dream-TV

C’est curieux, la logique des rêves, quand même. Cette nuit encore, je me suis retrouvé à consulter fébrilement un magazine annonçant les programmes télévisés. Ça fait combien d’années que je n’ai pas acheté un de ces machins ? Douze ? Plus ? Probablement plus. Pour ce que je regarde la télé, de toute façon… Ça fait des années que je n'ai plus grand-chose à faire de ce qui y passe. Zapper me navre (à moins que je ne tombe sur une série sympa), et je scotche en général sur des chaînes de ciné, ou le replay qui me permet de mater Preacher, GoT ou des documentaires sur Ennio Morricone.

Mais, dans le secret de mon sommeil, je me retrouve donc à feuilleter des programmes. Pourquoi ? Ça ne me manque pas, pourtant. Je n'en ai plus l'usage, et le dernier que j'ai acheté, c'était pour le DVD de Desproges offert (un numéro de Télérama, la seule fois de ma vie où j'ai acheté Télérama, d'ailleurs). Ces rêves n'ont strictement aucun sens. Et si d'aventure ils en ont un, je ne suis pas certain de vouloir savoir…

jeudi 20 décembre 2018

Soul Calibourne

Bon, j'achève la toute dernière phase de relecture de mon prochain roman (alors que j'ai écrit près d'un tiers du suivant). Dernières prises de tête avant le lâcher prise, derniers arbitrages avant l'impitoyable réduction en typographie figée.

Et donc, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant s'achemine vers sa forme définitive. Cette dernière passe n'est qu'un coup de polish sur des détails, un coup sur le pare-brise.

Il sort en avril. Ça approche (mon Disney & Disney, 2 frères à Hollywood est, quant à lui, repoussé au mois d'août, pour des raisons de planning).

Du coup, pour vous faire patienter, vu que vous ne pourrez pas vous les faire offrir pour Noël, un petit extrait des Trois Coracles :

Le reste de la piétaille s’égailla, puis fut culbuté par la charge des hommes d’Uther rattrapant enfin leur chef. Uther frappait de droite et de gauche, mais la conviction l’avait quitté. Hébété, il suivait désormais un mouvement qu’il avait pourtant lui-même impulsé. Lui qui avait un temps espéré rallier ses adversaires se trouvait maintenant rebuté par leur masse informe et mouvante.

Un mépris qui se muait en haine monta peu à peu en lui. Il brandit l’épée pour frapper de nouveau, pour détruire et fracasser, pour piétiner de son cheval…

Soudain, la force de la lame l’abandonna. Uther cligna des yeux. L'emprise narcotique s'était dissipée, il redevenait à nouveau pleinement lui-même. L’arme ne voulait – ou ne pouvait – dispenser sa puissance sacrée à qui la brandissait avec au cœur ces tristes pulsions viscérales de celui qui détruit par pure haine.

Uther en conçut une brûlante vergogne. Marmonnant des excuses aux dieux et aux fées, il rengaina la Calibourne, se contentant dès lors d’assister en spectateur, juché sur son cheval, à la fin de la bataille. Les hommes de Gordiern se dispersèrent et certains d’entre eux se prirent tous seuls au piège des terres marécageuses de la basse vallée, là où la Lea se divisait en plusieurs bras avant de se jeter dans la Tamesa.

Leur supplice fut de courte durée. Ceux qui ne se noyèrent pas se rendirent sans résistance quand ils furent rattrapés.

Brude vint retrouver Uther, toujours assis sur son cheval à contempler la terre souillée de cadavres, engraissée d’ignobles fluides puants déversés par les carcasses ouvertes.

mercredi 19 décembre 2018

Fin damnée

Je rentrais chez moi après une petite course (racheter des falzars, vu que les miens tombent en lambeaux, et que maintenant que j'ai accepté pour quelques mois un boulot à l'extérieur, il devenait urgent que je sois habillé autrement qu'un clodo) quand je suis tombé en arrêt devant un très beau coucher de soleil.

Les couleurs étaient magnifiques, une belle palette à la Steph Péru, dont je soupçonne que c'était le tour ce soir. Ils ont bon goût, là-haut, des fois ils savent faire appel à des gens compétents.

Et puis d'un coup, un nuage s'est écarté légèrement, et le ciel a été inondé de rayons, de gros rayons solaires, jaunes et larges, comme en dessinaient les peintres pour représenter la puissance divine et l'illumination céleste. Ça a duré tout au plus quinze secondes, puis ça a disparu comme c'était venu.

Quand ça s'est dissipé, ça m'a lancé dans une réflexion wildienne. Le caractère majestueux de l'effet a certes été pillé par les peintres bondieusards, au point même de devenir un cliché graphique, et du coup, cette lecture se surimpose mécaniquement au phénomène. Mais du coup, elle le brouille. Elle personnalise et détourne ce qui est avant tout une manifestation de la nature. On ne voit plus un de ces ciels sans penser à ces images.

(Wilde expliquait qu'on n'avait jamais pris conscience de la beauté des brouillards anglais avant que Turner n'en face de l'art)

Par ailleurs, et dans un ordre d'idées pas si lointain, je suis retombé au fil de mes lectures sur ce passage de Borges qui m'avait marqué, et que je trouve toujours très beau : "Il imagina que nous sommes les fragments d'un dieu qui, à l'origine des temps, se détruisit, avide de ne pas être ; l'histoire universelle est l'obscure agonie de ces fragments."

Voilà, si l'on ne se revoit pas (j'éprouve quelques difficultés à mettre ce blog à jour, en ce moment), bonne fin d'année à tous !

vendredi 7 décembre 2018

Un mot qui a du chien

Tiens, l'autre jour je parlais du sens des mots.

Et je sais pas pourquoi (si, je parlais de gilets jaunes noyautés, de politiciens demeurés et autres joyeusetés) dernièrement on m'a qualifié, comme d'habitude, de "mauvais esprit" et de "cynique".

Alors ouais, c'est plutôt vrai. Depuis le temps que vous me lisez, vous savez que j'ai mauvais esprit. C'est pas nouveau. Mais cynique ? Allez savoir. Etymologiquement, c'est un mot qui désigne des philosophes "vivant comme des chiens".

Si on prend comme définition du chien "un animal qui aboie sur tout ce qui bouge et pisse sur ce qui ne bouge plus", alors ouais, sans doute, ça me va.