mardi 27 février 2018

Garder l'alien fraîche

Vous vous souvenez peut-être de mes diatribes enflammées* à propos de Prometheus, film magnifiquement loupé qui démontrait par l'exemple à quel point l'obsession d'Hollywood pour les prélogies, origines secrètes et autres au commencement était problématique. Certes, ça peut donner des trucs chouettes, mais la moitié du temps, ça répond de travers aux questions qu'on se posait, et ça prend le temps de répondre à côté de la plaque à des questions qu'on ne se posait même pas.

Et Prometheus prend valeur d'exemple (et il prend pour les autres, aussi : le Hannibal au Commencement m'intéressait tellement pas que je n'ai pas été y voir) parce que ce trop plein d'informations finit par abîmer la saga sur laquelle il se branche.



à force de réinteprétations, on peut dire qu'il en a bavé


Et ça ne s'arrange pas avec sa suite, Alien Covenant. Vous allez me dire que je pouvais m'estimer prévenu avec Prometheus, et en effet, j'ai résisté et freiné des quatre fers. Et puis j'ai fini par m'infliger le machin. Pour savoir.

Et je crois que le constat est sans appel : la mythologie Alien est toute pétée, maintenant.

Alors c'était quoi, sur le fond, la mythologie Alien ? Ça se résumait à un schéma simple : l'homme civilisé tombe au fin fond de l'univers sur une créature irréductible, avec laquelle il lui est impossible de communiquer, et qui va le détruire ou en tout cas le mettre à l'épreuve. C'est le pendant dark de 2001 et de Solaris, en un sens. L'alien prend la place des grands monstres des mythologies anciennes, celle des cyclopes, hydres et autres géants du gel, c'est une force de la nature, devant laquelle l'homme ne peut que fuir ou s'incliner. Chaque fois qu'il tente d'en nier la force, ou de la dompter, cela lui saute à la figure. Le côté mystérieux de la bête lui donne une aura quasi divine, celle de la foudre de Zeus qui s'abat sur l'hubris des hommes. Et surtout, elle échappait à tout manichéisme, elle avait un caractère viscéral. La créature n'était pas malveillante en soi, elle se nourrissait, défendait son territoire, parasitait aussi, mais ce n'était qu'un processus fondamentalement naturel. Elle était mythologique comme nous avons mythologisé le requin blanc, le lion ou le grand méchant loup. Elle se comportait comme un révélateur, un symbole de notre petitesse, qui faisait parfois de surcroît ressortir notre mesquinerie humaine ou, au contraire, notre héroïsme.

Avec Prometheus, Scott tentait d'élargir le cadre, de donner un mythe de création à sa mythologie. Le problème, c'est que ce mythe de création était tout moisi et se vaudrait dans un créationnisme SF pas très original ni très bien mené. Et résoudre le mystère de l'alien pour en faire une sorte d'arme biologique, même si l'idée pouvait sembler séduisante à la base, c'était anéantir l'argument des films d'origine : une bonne partie des ennuis rencontrés par les hommes viennent du fait qu'il s'aventurent sur le territoire de la créature (ou qu'ils l'invitent sur le leur) dans le but justement d'en faire une ressource militarisable. Et c'est là que se tient précisément leur péché : cette force naturelle est trop grande pour eux, elle leur échappe fatalement et les détruit. Si l'alien est une arme à la base, cette considération tombe d'elle-même, et de prométhéens, ces frankenstein deviennent juste des manches, exactement comme les scientifiques de l'expédition Prometheus, d'ailleurs.

Dans Covenant, Scott tente autre chose. Il tente d'introduire un diable dans sa mythologie. David l'androïde est porteur de tout un tas de notions intéressantes, il se retourne contre les créateurs de ses créateurs et tente de se faire créateur lui-même. Dans une perspective gnostique, ça pourrait être complètement fascinant (ces cascades de puissances gigognes évoquent les constructions les plus alambiquées de la gnose valentinienne) sauf que… Que rien n'est creusé.

Vous reprendrez bien un peu de rate de cosmonaute marinée ?


Et même si, sans aller jusqu'à des interprétations gnostiques, on a une figure purement satanique avec David… Eh bien ça ne marche pas très bien. Oui, il est le serpent en Eden, il corrompt l'œuvre des créateurs, mais… Mais c'est laborieux. Oui, il est tentateur (et la scène "I'll do the fingering" avec son double Walter est… on ne sait pas si c'est de l'humour involontaire, en fait). Et les symboles sont à deux balles.

Symbole, David cite Byron (non, Shelley) en déchaînant l'apocalypse. Mais ce qui amène à la scène est renvoyé à un court-métrage promotionnel, lui ôtant la moitié de son impact.

Symbole, David se coupe les cheveux (pas de blague sur Jean-Louis, résister… résister… argh, trop tard), sauf que c'est l'autre androïde, Walter, qui cicatrise et pourrait avoir du coup les cheveux qui poussent. Mais là, ça n'a pas de sens, et le fait que Walter cicatrise ne sert qu'à en fait qu'à une chose : donner un indice du twist final, le fait qu'il faille soigner l'androïde remonté à bord, ce qui montre donc que c'est David, mais cette jolie astuce est sabotée par le côté très démonstratif de la scène au-dessus de l'hibernacle.

Et ainsi de suite. Le fait que le capitaine soit croyant n'est jamais exploité (alors que face à une figure d'ange rebelle, ça aurait pu donner un truc), les deuils respectifs des personnages ne vont pas au-delà du cliché et ne devienne pas une force de motivation derrière face à une image de la Mort que pourrait dès lors représenter l'alien. Mais cette piste symbolique-là n'est pas explorée, et la bête n'est plus qu'une bestiole dont on se débarrasse en deux coups de cuiller à pot.

Les tensions sexuelles nées de la biologie de l'alien et exploitées tout au long de la saga sont ici réduites à une scène de douche qui du coup semble vulgaire et convenue.

Film pas déplaisant visuellement, Covenant échoue à poser ce que son titre suggère : un nouveau pacte entre l'artiste et ses spectateurs. Avec ce film dont tous les rebondissement sont prévisibles, il casse toutes les bonnes raisons qui pouvaient créer chez le public un besoin d'aller voir le film, sans pour autant créer de passerelles cohérentes entre les deux pans de la saga, la tétralogie initiale et ces préquelles inutiles. En voulant développer la mythologie, il l'a perdue de vue. En créant un diable, fut-ce plus innocent, par delà le bien et le mal, que franchement malveillant, il en détruisait l'économie fondamentale. Le résultat est faisandé.

Après, l'aspect spatial est tout pourri, la technologie du truc n'a aucun sens, l'atterrissage forcé est débile, les aspects technologiques servent de rustines de scénar, etc. Mais bon, on n'est limite plus à ça près. Dommage, le vaisseau avait de la gueule.

Mais ce diptyque est révélateur d'un mal autre et plus profond. Alien n'a pas été créé par Ridley Scott, mais par Dan O'Bannon. à la limite, ça aurait été à ce dernier de nous donner les clés de son univers s'il avait été besoin de les donner (bon, le pauvre est mort il y a une dizaine d'années). Que Scott s'approprie un univers dont il n'a fait que poser la première pierre que sur le plan visuel (et encore, en récupérant la dream team de designers réunie par Jodo pour son Dune avorté) (je trolle un peu, là : je sais qu'à l'époque, Scott est un immense réalisateur visionnaire, qui sort du formidable Duellistes et va bientôt accoucher de Blade Runner). Mais autant George Lucas peut avoir une légitimité à sagouiner son propre univers, autant Alien n'est pas l'univers de Scott. Il n'en était qu'un exécutant à la base, comme Moebius, Giger, Foss et Cobb à l'époque, puis Cameron et Fincher par la suite. Une sage femme, en un sens. Le voir s'improviser démiurge, même si c'est raccord thématiquement avec Covenant, c'est problématique. On est pile dans la dérive du réalisateur vu comme seul auteur du film, ce qui en écrase l'aspect purement collaboratif. Quand en plus ce réalisateur se mêle de scénario alors que ça n'a jamais été son point fort, et est peut-être rincé créativement parlant, ça finit par faire de gros dégâts.




* et

mardi 20 février 2018

Voyages, voyages

Les choses arrivent parfois en rafale : c'est une deuxième nouvelle qui est sélectionnée pour publication, cette fois-ci dans Le Novelliste, une nouvelle revue, qui devrait m'accueillir dans son deuxième numéro.

Autre ambiance pour ce texte-ci, Le Second Voyage de Hakem, l'errance d'un Andalou déraciné après 1492, et qui essaie de se reconstruire un rapport au monde :


Le lendemain, Hakem était parti. Il avait échangé un ancien manuscrit relié de cuir d'onagre contre une paire de dromadaires et des vivres pour plusieurs semaines, et s'était enfoncé dans le désert profond. Il n'avait finalement pas demandé à son hôte le secret de l'enchanteresse fontaine, décidant finalement que toute la magie venait de sa propre ignorance et qu'il tenait à la conserver intacte dans les replis de sa mémoire, comme un pur don de Dieu à destination du voyageur écrasé par le soleil du Sud. Imaginer un ingénieur calculant, un architecte dessinant ou un terrassier suant pour trouver la source lui semblait d'une certaine façon amoindrir la chose, quand bien même il n'était pas dupe de ses propres préventions à ce sujet.

mercredi 14 février 2018

Ville de lumière

Ayé, c'est officialisé, j'ai une nouvelle dans l'anthologie Dimension Paris, à sortir en avril chez Rivière Blanche et compilée par Oliver Deparis (ça m'aurait de toute façon fait bizarre si l'anthologiste s'était appelé Marcel Derouen ou Aristide DeStrasbourg). Ce que j'ai découvert, c'est que j'y étais publié notamment aux côtés de Pierre Stolze et Christian Léourier, deux auteurs dont j'adore le boulot depuis longtemps.

Le thème, si le titre n'était pas encore assez explicite, c'est Paris, et chacun des auteurs a eu à utiliser deux lieux emblématiques de la capitale. En ce qui me concerne, j'ai eu la Tour Saint-Jacques et le Louvre, et j'ai choisi pour les traiter de tenter le genre épistolaire, auquel je n'avais pas encore touché, dans un style XIXe siècle qui plaira à ceux qui suivent déjà mes vaticinations apocryphes dans la Gazette des Etoiles. Hop, en attendant, un petit extrait :


Le Caire, 1832, le 30 août.
Mon vieil ami,
Je constate que vous n’avez guère changé en mon absence et que toujours et encore vous professez ces croyances et tocades dont, je l’espère, vous m’excuserez que je m’amusasse. Certes, les anciens détenaient des secrets d’ingénierie de nature à laisser pantois, et je m’en trouve être le témoin oculaire et ébahi. Que je regrette que vous n’ayez pu m’accompagner, cela me prive du plaisir de vous voir vous en abasourdir à votre tour. J’arrangerai pour vous une visite de la collection que nous ramènerons, destinée à alimenter le musée Charles X au Louvre. Il y aura là de quoi, je le subodore, satisfaire votre dévorante curiosité et susciter chez vous un émerveillement sans bornes.
Qui ne sera rien, d’ailleurs, à côté de la pièce maîtresse, bien trop grande pour être installée dans le vénérable palais des rois de France. Mais je n’en dirai pas un mot de plus, de peur de gâcher la surprise considérable qu’elle représentera. Sa Majesté Louis-Philippe semble désirer en faire un des joyaux de la capitale. Ce chargement nous ralentit néanmoins, et le vapeur qui me ramène à Paris mettra plusieurs mois à effectuer le voyage. Quand vous saurez pourquoi, vous comprendrez.
Bien à vous,

Apollinaire Lebas

samedi 10 février 2018

Préfaces

Ce mois-ci, je suis concerné par trois préfaces :

La très gentille intro que David Camus a signée pour ma BD sur Lovecraft, la préface que j'ai écrite pour l'intégrale du Cycle des Hommes-dieux de Philip José Farmer, et celle de Manhattan Projects, un comic book de Hickman. Ce n'est pas la première fois qu'on me demande une préface, mais par contre c'est la première fois qu'on préface un de mes bouquins, et ça me fait un peu bizarre. Un livre qui sort, il échappe toujours un peu à son auteur, il prend une vie propre. Mais avec une préface, le phénomène est avancé, il arrive beaucoup plus tôt. C'est vraiment étrange, comme sensation.

Du coup, c'est peut-être l'occasion de vous lister mes propres préfaces (c'est comme les Pokemon, gotta catch'em all, tout ça, heureusement il y en a moins).

La première (non signée, d'ailleurs) avait été rédigée pour la VF du premier tome de Sleeper, de Brubaker et Phillips, une série d'espionnage parano vachement bien, que je recommande vivement (il y a deux ans, je m'étais offert pour mon anniversaire le gros omnibus VO sorti chez Vertigo). Vu que le bouquin n'est plus dispo, j'avais repris le texte ici-même.

Plus récemment, et l'ombre de Lovecraft flotte dessus, j'ai écrit celle de Batman : la Malédiction qui s'abattit sur Gotham,  un album très amusant écrit par Mike Mignola, mixant habilement la mythologie de Batman à celle de Cthulhu et consorts. J'explorai dans mon texte les aspects ludiques de l'exercice, et recontextualisait HPL par rapport aux cultures pulp et comics.

Recontextualiser, c'est aussi ce que j'ai fait au début du tome 2 d'Authority, les Années Stormwatch. Les innovations proposées à l'époque par Warren Ellis ont été tellement bien digérées par le medium que ça a banalisé cette série pourtant épatante, comme quasiment tout ce qui sortait chez Wildstorm à l'époque, entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000.

Pour Manhattan Projects, série foutraque s'il en est, j'ai joué le jeu, et livré un texte sur le même ton, conspi-taré convoquant un clone cyborg de Clausewitz, un complot des peupliers pour éradiquer l'homme, et la responsabilité de Monsieur Spock -ou de quelqu'un qui lui ressemble beaucoup- dans la Course aux Armements.

Le ton est bien sûr plus sérieux avec la Saga des Hommes-dieux. Les mythologies émergentes et les mythologies contemporaines étant, vous le savez, un truc qui me passionne, cette série mêlant gnosticisme, William Blake et Edgar Rice Burroughs ne pouvait que tenir une place éminente dans mon panthéon personnel. Merci encore aux éditions Mnémos de m'avoir permis d'en causer sur quelques pages…

Exercice rigolo que celui de la préface. Il faut éviter de spoiler ce qui suit, tout en proposant une grille d'analyses (voire plusieurs). C'est sympa à faire, en tout cas…

vendredi 9 février 2018

Réincarnations

Il y a un truc plus étrange, pour un auteur, que de tuer un personnage. Parce qu'on peut le réincarner. Voire le réincarner de son vivant. Car tel est le pouvoir démiurgique de l'auteur, il est quasi illimité.

Là, par exemple, dans le cadre de mon prochain roman, je mélangeais allègrement personnages a priori historiques, personnages à demi légendaires et personnages complètement inventés pour les besoins de l'intrigue.

Et l'un de mes personnages inventés, Aelius le Romain, avait quelques caractéristiques communes avec un personnage qu'on considère généralement comme historique, le général Ambrosius Aurelianus. Je comptais me servir de ce dernier vers la fin du roman, mais à l'usage, il s'avérait que mon Aelius attirait à lui, de façon quasi mécanique, par ses origines, sa pratique particulière de la romanité et sa nécessaire évolution personnelle au fil du récit de plus en plus d'éléments qui auraient dû appartenir à Ambrosius. Du coup, la confrontation que j'avais artistement mis en place entre les deux personnages tombait complètement à plat. Elle ne servait qu'à donner un coup de pouce final à l'évolution de ma création, sans rendre particulièrement intéressant le personnage historique.

Après deux semaines de tergiversations, je viens de reprendre mon texte et de le corriger en profondeur. Exit Aelius. Mon Romain sera dès le début du récit Ambrosius Aurelianus, celui qui est resté dans l'histoire. Sa biographie est assez floue pour tolérer les éléments que j'avais inventés pour Aelius, ce qui achève la fusion des deux personnages qui de toute façon partageaient trop de choses.

Aelius est donc mort, et une mort rétroactive, il n'a jamais existé. Seul demeure Ambrosius, porteur des restes de l'âme de mon personnage.

Il m'est arrivé d'importer des personnages d'une histoire à une autre. De prendre un personnage et de le découper pour en faire deux.

Là, j'ai écrasé Aelius sous Ambrosius, mais il survit en lui.

Imaginez, si les dieux faisaient de même avec nos propres réincarnations…

mardi 6 février 2018

Fhtagn runner

Bon, les premiers articles sur HP Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres sont plutôt élogieux. Ça fait plaisir. D'autant que sur un projet de ce genre, je me doutais que les cultistes m'attendaient au tournant.

Et le financement participatif du tirage de tête avance bien. Du coup, on réfléchit à des contreparties supplémentaires, y aura une annonce à ce sujet jeudi, normalement.



Et puis, ce ouiquende, j'ai gagné des places pour la soirée Blade Runner 2049 au Grand Rex (avec d'ailleurs les trois courts-métrages diffusés précédemment sur internet, dont le chouette anime de Watanabe). Ça m'a permis de revoir le film dans de bonnes conditions, et de confirmer ma bonne impression de l'ensemble. J'avais déjà causé d'Arrival, du même réalisateur, film que j'avais trouvé d'une grande finesse, et qui m'avait rassuré quant à mes craintes pour la suite de Blade Runner.

Faire une suite tardive à un chef d'œuvre est toujours un exercice ultra casse-gueule. Mettre Ridley Scott dans le loop de quoi que ce soit, de nos jours, est toujours inquiétant. Y avait de quoi obtenir une vraie bouzasse. Et force est de reconnaître que Villeneuve a évité tout un tas d'écueils de l'exercice. Ce type a un vrai tact, une vraie finesse. Du coup, les inévitable effets de rappel au premier film sont traités sous l'angle du contrepoint.

Un exemple frappant, c'est la scène d'amour du milieu du film. La séquence, dans le Blade Runner original, était une scène dérangeante, assez violente, avec une prise de contrôle brutale, une objectivation rendue logique par la nature artificielle de Rachael, et qui appuyait dès lors les questions que posait le film quant à la différence de nature entre répliquants et humains. S'ils sont fondamentalement inhumains, le sexe avec eux a dès lors un côté masturbatoire et pervers, et l'échelle des rapports demande à être précisée. S'ils sont proches de l'humain, alors il faut les traiter comme tels et non plus comme des objets. Deckard, en se comportant comme il le fait dans le film, montre son côté obscur, et en creux le côté obscur de la fabrication de réplicantes désirables.

Dans BR2049, la séquence est empreinte de tendresse et de maladresse, le côté dérangeant se situe à un autre niveau, dans ce brouillage des limites entre deux formes d'artificialités très différentes, et dans la question lancinante qui se pose du libre arbitre de Joy, l'IA, dans l'affaire. Elle est peut-être le personnage le plus riche du film, par les interrogations qu'elle représente. Quel est son degré d'autonomie ? Le spectateur lui-même se laisse facilement prendre à ses routines de séduction tranquille, et l'on comprend que K, émotionnellement immature, soit complètement sous le charme. On a envie de croire à la sincérité de Joy, bien sûr, mais le film nous renvoie à plusieurs reprises à sa nature de produit, à laquelle, contrairement aux réplicants, elle ne semble pas chercher à échapper.

Luv, de son côté, est coincée dans son rapport avec son créateur : s'il l'appelle "mon ange" chaque fois qu'il le peut, il la renvoie systématiquement à sa condition d'outil docile, d'objet, et ce double jeu la détruit intérieurement, et teinte sa loyauté montée en usine d'une quête personnelle du sens.

Et ainsi de suite. Si certains parti-pris sont déstabilisants (chez Villeneuve, l'évolution de cet univers tend vers le dépouillement, et ne recherche jamais ce grouillement du cadre qui était si caractéristique du premier film) et si le scénario présente quelques imprécisions dommageables, je trouve le pari néanmoins gagné.