mardi 20 février 2018

Voyages, voyages

Les choses arrivent parfois en rafale : c'est une deuxième nouvelle qui est sélectionnée pour publication, cette fois-ci dans Le Novelliste, une nouvelle revue, qui devrait m'accueillir dans son deuxième numéro.

Autre ambiance pour ce texte-ci, Le Second Voyage de Hakem, l'errance d'un Andalou déraciné après 1492, et qui essaie de se reconstruire un rapport au monde :


Le lendemain, Hakem était parti. Il avait échangé un ancien manuscrit relié de cuir d'onagre contre une paire de dromadaires et des vivres pour plusieurs semaines, et s'était enfoncé dans le désert profond. Il n'avait finalement pas demandé à son hôte le secret de l'enchanteresse fontaine, décidant finalement que toute la magie venait de sa propre ignorance et qu'il tenait à la conserver intacte dans les replis de sa mémoire, comme un pur don de Dieu à destination du voyageur écrasé par le soleil du Sud. Imaginer un ingénieur calculant, un architecte dessinant ou un terrassier suant pour trouver la source lui semblait d'une certaine façon amoindrir la chose, quand bien même il n'était pas dupe de ses propres préventions à ce sujet.

mercredi 14 février 2018

Ville de lumière

Ayé, c'est officialisé, j'ai une nouvelle dans l'anthologie Dimension Paris, à sortir en avril chez Rivière Blanche et compilée par Oliver Deparis (ça m'aurait de toute façon fait bizarre si l'anthologiste s'était appelé Marcel Derouen ou Aristide DeStrasbourg). Ce que j'ai découvert, c'est que j'y étais publié notamment aux côtés de Pierre Stolze et Christian Léourier, deux auteurs dont j'adore le boulot depuis longtemps.

Le thème, si le titre n'était pas encore assez explicite, c'est Paris, et chacun des auteurs a eu à utiliser deux lieux emblématiques de la capitale. En ce qui me concerne, j'ai eu la Tour Saint-Jacques et le Louvre, et j'ai choisi pour les traiter de tenter le genre épistolaire, auquel je n'avais pas encore touché, dans un style XIXe siècle qui plaira à ceux qui suivent déjà mes vaticinations apocryphes dans la Gazette des Etoiles. Hop, en attendant, un petit extrait :


Le Caire, 1832, le 30 août.
Mon vieil ami,
Je constate que vous n’avez guère changé en mon absence et que toujours et encore vous professez ces croyances et tocades dont, je l’espère, vous m’excuserez que je m’amusasse. Certes, les anciens détenaient des secrets d’ingénierie de nature à laisser pantois, et je m’en trouve être le témoin oculaire et ébahi. Que je regrette que vous n’ayez pu m’accompagner, cela me prive du plaisir de vous voir vous en abasourdir à votre tour. J’arrangerai pour vous une visite de la collection que nous ramènerons, destinée à alimenter le musée Charles X au Louvre. Il y aura là de quoi, je le subodore, satisfaire votre dévorante curiosité et susciter chez vous un émerveillement sans bornes.
Qui ne sera rien, d’ailleurs, à côté de la pièce maîtresse, bien trop grande pour être installée dans le vénérable palais des rois de France. Mais je n’en dirai pas un mot de plus, de peur de gâcher la surprise considérable qu’elle représentera. Sa Majesté Louis-Philippe semble désirer en faire un des joyaux de la capitale. Ce chargement nous ralentit néanmoins, et le vapeur qui me ramène à Paris mettra plusieurs mois à effectuer le voyage. Quand vous saurez pourquoi, vous comprendrez.
Bien à vous,

Apollinaire Lebas

samedi 10 février 2018

Préfaces

Ce mois-ci, je suis concerné par trois préfaces :

La très gentille intro que David Camus a signée pour ma BD sur Lovecraft, la préface que j'ai écrite pour l'intégrale du Cycle des Hommes-dieux de Philip José Farmer, et celle de Manhattan Projects, un comic book de Hickman. Ce n'est pas la première fois qu'on me demande une préface, mais par contre c'est la première fois qu'on préface un de mes bouquins, et ça me fait un peu bizarre. Un livre qui sort, il échappe toujours un peu à son auteur, il prend une vie propre. Mais avec une préface, le phénomène est avancé, il arrive beaucoup plus tôt. C'est vraiment étrange, comme sensation.

Du coup, c'est peut-être l'occasion de vous lister mes propres préfaces (c'est comme les Pokemon, gotta catch'em all, tout ça, heureusement il y en a moins).

La première (non signée, d'ailleurs) avait été rédigée pour la VF du premier tome de Sleeper, de Brubaker et Phillips, une série d'espionnage parano vachement bien, que je recommande vivement (il y a deux ans, je m'étais offert pour mon anniversaire le gros omnibus VO sorti chez Vertigo). Vu que le bouquin n'est plus dispo, j'avais repris le texte ici-même.

Plus récemment, et l'ombre de Lovecraft flotte dessus, j'ai écrit celle de Batman : la Malédiction qui s'abattit sur Gotham,  un album très amusant écrit par Mike Mignola, mixant habilement la mythologie de Batman à celle de Cthulhu et consorts. J'explorai dans mon texte les aspects ludiques de l'exercice, et recontextualisait HPL par rapport aux cultures pulp et comics.

Recontextualiser, c'est aussi ce que j'ai fait au début du tome 2 d'Authority, les Années Stormwatch. Les innovations proposées à l'époque par Warren Ellis ont été tellement bien digérées par le medium que ça a banalisé cette série pourtant épatante, comme quasiment tout ce qui sortait chez Wildstorm à l'époque, entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000.

Pour Manhattan Projects, série foutraque s'il en est, j'ai joué le jeu, et livré un texte sur le même ton, conspi-taré convoquant un clone cyborg de Clausewitz, un complot des peupliers pour éradiquer l'homme, et la responsabilité de Monsieur Spock -ou de quelqu'un qui lui ressemble beaucoup- dans la Course aux Armements.

Le ton est bien sûr plus sérieux avec la Saga des Hommes-dieux. Les mythologies émergentes et les mythologies contemporaines étant, vous le savez, un truc qui me passionne, cette série mêlant gnosticisme, William Blake et Edgar Rice Burroughs ne pouvait que tenir une place éminente dans mon panthéon personnel. Merci encore aux éditions Mnémos de m'avoir permis d'en causer sur quelques pages…

Exercice rigolo que celui de la préface. Il faut éviter de spoiler ce qui suit, tout en proposant une grille d'analyses (voire plusieurs). C'est sympa à faire, en tout cas…

vendredi 9 février 2018

Réincarnations

Il y a un truc plus étrange, pour un auteur, que de tuer un personnage. Parce qu'on peut le réincarner. Voire le réincarner de son vivant. Car tel est le pouvoir démiurgique de l'auteur, il est quasi illimité.

Là, par exemple, dans le cadre de mon prochain roman, je mélangeais allègrement personnages a priori historiques, personnages à demi légendaires et personnages complètement inventés pour les besoins de l'intrigue.

Et l'un de mes personnages inventés, Aelius le Romain, avait quelques caractéristiques communes avec un personnage qu'on considère généralement comme historique, le général Ambrosius Aurelianus. Je comptais me servir de ce dernier vers la fin du roman, mais à l'usage, il s'avérait que mon Aelius attirait à lui, de façon quasi mécanique, par ses origines, sa pratique particulière de la romanité et sa nécessaire évolution personnelle au fil du récit de plus en plus d'éléments qui auraient dû appartenir à Ambrosius. Du coup, la confrontation que j'avais artistement mis en place entre les deux personnages tombait complètement à plat. Elle ne servait qu'à donner un coup de pouce final à l'évolution de ma création, sans rendre particulièrement intéressant le personnage historique.

Après deux semaines de tergiversations, je viens de reprendre mon texte et de le corriger en profondeur. Exit Aelius. Mon Romain sera dès le début du récit Ambrosius Aurelianus, celui qui est resté dans l'histoire. Sa biographie est assez floue pour tolérer les éléments que j'avais inventés pour Aelius, ce qui achève la fusion des deux personnages qui de toute façon partageaient trop de choses.

Aelius est donc mort, et une mort rétroactive, il n'a jamais existé. Seul demeure Ambrosius, porteur des restes de l'âme de mon personnage.

Il m'est arrivé d'importer des personnages d'une histoire à une autre. De prendre un personnage et de le découper pour en faire deux.

Là, j'ai écrasé Aelius sous Ambrosius, mais il survit en lui.

Imaginez, si les dieux faisaient de même avec nos propres réincarnations…

mardi 6 février 2018

Fhtagn runner

Bon, les premiers articles sur HP Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres sont plutôt élogieux. Ça fait plaisir. D'autant que sur un projet de ce genre, je me doutais que les cultistes m'attendaient au tournant.

Et le financement participatif du tirage de tête avance bien. Du coup, on réfléchit à des contreparties supplémentaires, y aura une annonce à ce sujet jeudi, normalement.



Et puis, ce ouiquende, j'ai gagné des places pour la soirée Blade Runner 2049 au Grand Rex (avec d'ailleurs les trois courts-métrages diffusés précédemment sur internet, dont le chouette anime de Watanabe). Ça m'a permis de revoir le film dans de bonnes conditions, et de confirmer ma bonne impression de l'ensemble. J'avais déjà causé d'Arrival, du même réalisateur, film que j'avais trouvé d'une grande finesse, et qui m'avait rassuré quant à mes craintes pour la suite de Blade Runner.

Faire une suite tardive à un chef d'œuvre est toujours un exercice ultra casse-gueule. Mettre Ridley Scott dans le loop de quoi que ce soit, de nos jours, est toujours inquiétant. Y avait de quoi obtenir une vraie bouzasse. Et force est de reconnaître que Villeneuve a évité tout un tas d'écueils de l'exercice. Ce type a un vrai tact, une vraie finesse. Du coup, les inévitable effets de rappel au premier film sont traités sous l'angle du contrepoint.

Un exemple frappant, c'est la scène d'amour du milieu du film. La séquence, dans le Blade Runner original, était une scène dérangeante, assez violente, avec une prise de contrôle brutale, une objectivation rendue logique par la nature artificielle de Rachael, et qui appuyait dès lors les questions que posait le film quant à la différence de nature entre répliquants et humains. S'ils sont fondamentalement inhumains, le sexe avec eux a dès lors un côté masturbatoire et pervers, et l'échelle des rapports demande à être précisée. S'ils sont proches de l'humain, alors il faut les traiter comme tels et non plus comme des objets. Deckard, en se comportant comme il le fait dans le film, montre son côté obscur, et en creux le côté obscur de la fabrication de réplicantes désirables.

Dans BR2049, la séquence est empreinte de tendresse et de maladresse, le côté dérangeant se situe à un autre niveau, dans ce brouillage des limites entre deux formes d'artificialités très différentes, et dans la question lancinante qui se pose du libre arbitre de Joy, l'IA, dans l'affaire. Elle est peut-être le personnage le plus riche du film, par les interrogations qu'elle représente. Quel est son degré d'autonomie ? Le spectateur lui-même se laisse facilement prendre à ses routines de séduction tranquille, et l'on comprend que K, émotionnellement immature, soit complètement sous le charme. On a envie de croire à la sincérité de Joy, bien sûr, mais le film nous renvoie à plusieurs reprises à sa nature de produit, à laquelle, contrairement aux réplicants, elle ne semble pas chercher à échapper.

Luv, de son côté, est coincée dans son rapport avec son créateur : s'il l'appelle "mon ange" chaque fois qu'il le peut, il la renvoie systématiquement à sa condition d'outil docile, d'objet, et ce double jeu la détruit intérieurement, et teinte sa loyauté montée en usine d'une quête personnelle du sens.

Et ainsi de suite. Si certains parti-pris sont déstabilisants (chez Villeneuve, l'évolution de cet univers tend vers le dépouillement, et ne recherche jamais ce grouillement du cadre qui était si caractéristique du premier film) et si le scénario présente quelques imprécisions dommageables, je trouve le pari néanmoins gagné.