lundi 31 décembre 2018

Last days

Bon, le petit bilan, check, c'était l'autre jour…

Coller une nouvelle pour que vous ayez de la lecture, check…

Vous rappeler que cette nuit à six heures du mat, New Horizons passera au ras d'Ultima Thulé, un caillou solitaire lointain à un degré hallucinant, ben on va dire que c'est fait…

Vous dire de pas regarder Nightflyers, ben voilà, regardez pas, ça démarre pas mal, et en fait ça se barre en sucette en cours de route et y a de gros problèmes d'écriture qui torpillent le truc, voilà, c'est fait aussi (grosse déception de ce week-end, la fin de Nightflyers, lisez plutôt le bouquin, mineur mais sympathique)…

Voilà, je crois que j'ai fait le tour. Comme de juste, 2018 ne passera pas l'année, et je ne sais qu'en penser. Ça a été une année enthousiasmante à pas mal de niveaux, assez pénible à d'autres… Allez, on va dire que c'est positif quand même. Bon réveillon, à l'année prochaine, tout ça tout ça !!!


dimanche 30 décembre 2018

Bateleur 2

Tiens, déjà quelques temps que je ne vous avais gratifiés d'une nouvelle inédite. Celle-ci fait suite à celle-la, et s'inscrit dans une série qui en compte quelques unes, mais demeure inachevée à ce jour (et risque de le demeurer, car soyons clair, j'ai pas bossé sérieusement dessus depuis une dizaine d'années, et je l'ai commencée il y a vingt ans, inutile de dire que ça a un peu vieilli, tout ça). Je vous posterai le reste petit à petit, si jamais ça vous intéresse.


Illustration de Jean-Marc Lainé



Nights in white Satan 

Prise de convulsions, la jeune fille s’écroula.

-C’est une crise d’épilepsie. Laissez passer, je suis médecin !

Après avoir écarté la foule, le jeune docteur se pencha sur elle, lui mit un portefeuille de cuir entre les dents pour éviter qu’elle ne se mordît la langue, puis la tourna sur le côté en murmurant des paroles apaisantes. Cela parut marcher : les convulsions se firent moins violentes, la jeune fille parut se détendre et lâcha le portefeuille. Le médecin lui passa la main sur le front.

C’est alors qu’elle eut une réaction extrême. Elle se cabra de toutes ses forces, son dos décrivit un arc impossible, ses dents claquèrent à quelques centimètres de la gorge du médecin puis elle s’écroula, définitivement inerte.

Le médecin se releva en titubant. Il donnait l’impression d’avoir la nausée. Un policier arrivé en courant l’empêcha de tomber en l’attrapant par le bras.

La foule commença à se disperser. Ce spectacle improvisé était terminé et les gens passaient à l’attraction suivante, touristes pressés de profiter pleinement de leur mois d’Août à Paris. Seuls deux ou trois curieux indécrottables restèrent pour voir l’ambulance de Police Secours emmener les protagonistes vers l’Hôtel Dieu. Parmi eux un habitué de l’endroit, un homme plutôt grand à l’abondante chevelure bouclée ramenée en queue-de-cheval. Il regarda l’ambulance fendre la foule pour reprendre le boulevard tout proche, puis rajusta son sac sur son épaule et partit dans la direction opposée, vers l’autre extrémité de Beaubourg.

*

Le Bateleur rassembla ses quilles et les glissa dans son sac. Dans la froide lumière d’un soir de Novembre, le parvis de Beaubourg avait un aspect lugubre. Les gens avaient déserté le quartier, la foule avait disparu. Il ne restait que quelques jongleurs et artistes de rue, résistant par habitude ou par inertie aux travaux du centre culturel. Le Bateleur était de ceux-là : il jonglait par goût plus que par besoin. Ce quartier était bien situé, au centre de la capitale, à proximité de pas mal d’endroits qui comptaient à ses yeux.

Il se préparait à partir quand il remarqua une silhouette qui ne lui était pas inconnue. L’homme se tenait à quelques mètres d’un des grands tuyaux d’aération. Il avait un regard perdu, les yeux dans le vague, et une attitude empreinte d’une légère raideur.

Intrigué, le Bateleur s’approcha. Le jeune médecin… C’était le jeune médecin, le Bateleur en était sûr à présent. Et il avait l’air complètement absent.

-Hé, réveillez-vous !

Pas de réponse. L’homme était ailleurs, éteint, comme mort à l’intérieur.

Le Bateleur lui toucha l’épaule, et ce fut comme une décharge électrique ; le médecin sursauta, se cabra, parut s’effondrer et se rattrapa in extremis au manchon d’aération. Hagard, il dévisagea le jongleur et parut se reprendre.

-Excusez-moi. J’étais ailleurs.

-C’est ce que j’ai vu.

Le médecin parut gêné. Il regarda autour de lui et fit mine de repartir quand le Bateleur l’arrêta d’un geste.

-Je vous ai déjà vu traîner par ici, je me trompe ?

-Pas que je sache. Je ne viens pratiquement jamais à Beaubourg.

Le Bateleur le dévisagea à nouveau.

-Vous n’êtes pas ce toubib qui était venu au secours d’une épileptique il y a quelques mois ?

-Vous étiez là ? Je ne me souviens plus trop bien…

Il reprit sa respiration avec l’air oppressé et malade. Puis il continua.

-C’est de là que datent mes crises.

-Ça vous arrive souvent ?

-De plus en plus en plus souvent. J’ai pris des médicaments pour ça, mais sans résultat.

-Mais même chez cette fille, ça ne ressemblait pas tout à fait à une épilepsie normale, enchaîna le Bateleur. Vous savez ce qu’elle est devenue ?

Le médecin haussa les épaules.

-Sainte Anne. Ils ont été obligés de la mettre à Saint Anne. Plus aucune réaction, plus rien. Autisme profond. Pourquoi vous intéressez-vous à elle ? Vous la connaissiez ?

Le Bateleur fit un geste de dénégation.

-De vue seulement. C’est moche, ce genre d’histoires.

Pas de réactions de la part du médecin. Il avait l’air prêt à basculer de nouveau. Prêt à repartir dans l’ailleurs. Le Bateleur l’observa un instant, le voyant lâcher prise peu à peu. Il s’écarta d’un pas.

L’homme était totalement raide, à présent. Il jeta un regard mauvais au Bateleur, puis partit d’un pas mécanique vers le quartier de l’Horloge.

-Hé, doc !

Le médecin lui tournait le dos, à présent. Le Bateleur haussa le ton.

-DOC !

-Quel est son problème ?

Un autre jongleur s’était approché. Il était habillé à peu près de la même manière que le Bateleur, de cuir râpé. Le Bateleur ne lui accorda pas un regard.

-Je n’en suis pas trop sûr, Kevin. Et ça m’inquiète.

Kevin regarda le médecin s’éloigner et disparaître dans les méandres des passages couverts.

-Il a dû prendre un truc vraiment pas clean. Tu sais, les toubibs ils savent où en trouver…

-Ouais. Sans doute.

*

La rencontre suivante eut lieu au plus fort de l’hiver. Le parvis était couvert de cette bouillasse noirâtre qui passe aux yeux des citadins pour être de la neige. Le Bateleur n’était pas venu jongler, le temps et l’humeur ne s’y prêtaient pas. Il sortait d’une affaire de mauvais œil qu’on lui avait demandé de lever, et il y avait laissé quelques plumes. C’était un Bateleur amaigri et fatigué qui remontait la rue Saint Martin en direction d’un troquet où il avait prévu de boire une bière avec un kabbaliste de sa connaissance, un type qui ne sortait pas assez et qu’il s’agissait de réveiller un peu.

Perdu dans ses pensées, il manqua de percuter le médecin qui se tenait juste à l’endroit où il avait secouru la jeune fille, quelque six mois plus tôt.

-Oh, c’est vous…

Le médecin avait maigri, lui aussi. Il avait le regard intense de ceux qui ne mangent pas assez, et que la nourriture n’apaiserait de toute façon pas.

-Oui, c’est moi, lui répondit le Bateleur. Je ne m’attendais pas à vous rencontrer…

-N’est-ce pas toujours ainsi ? Ce sont toujours les gens auxquels on ne s’attend pas que l’on croise par hasard.

-Si l’on s’y attend, ce n’est plus un hasard…

-Très juste. Vous avez raison.

Le Bateleur lui répondit par un sourire entendu.

-Bon, reprit le médecin. Je crois que je vais y aller.

-Vous n’allez pas partir comme ça ! Je vous offre une bière…

-Je n’ai pas le temps, vraiment !

Le Bateleur le prit par le bras et l’entraîna jusqu’au café où l’attendait son ami.

-Allez, vous avez bien une minute !

Et il l’assit à une table, dans un coin. Un type blond à l’allure d’étudiant en lettres s’approcha et s’installa à la table.

-Tu me présentes monsieur ?

-Doc. Il s’appelle Doc, jusqu’à preuve du contraire.

L’étudiant sourit et tendit la main au jeune médecin.

-Quelle coïncidence, moi de même ! Docteur Solomon.

Le médecin regarda son interlocuteur avec l’air du pigeon qui vient de comprendre qu’il passe à la caméra invisible.

-Oh, vous êtes médecin, vous aussi ?

-Non, docteur en théologie.

Le serveur s’approcha pour prendre les commandes.

-Rien pour moi, merci, lui lança le médecin.

-Doc, c’est impoli de refuser un coup à boire, le sermonna le Bateleur, pas vrai ?

Solomon acquiesça et commanda un demi pour le médecin. Le serveur revint rapidement avec les consommations. Dans l’intervalle, leur malheureux invité s’était enfermé dans un mutisme boudeur.

Il vida sa bière d’un trait, puis ressortit sans un mot, l’air hagard. Le Bateleur le suivit du regard et attendit qu’il ait disparu pour questionner son camarade.

-Tu en penses quoi ?

Solomon haussa le sourcil mais ne voulut pas répondre.

-À la même chose que moi ?

-Oui. Tu le connais depuis longtemps ?

-Connaître, c’est un bien grand mot. Je pense avoir assisté aux débuts de la chose il y a six mois.

Tout en sirotant sa bière, le Bateleur raconta rapidement dans quelles circonstances il avait rencontré le jeune médecin.

-Tu ne sais même pas qui c’est, alors ?

-Si.

-Tu as mené une enquête dans l’intervalle ?

-Non, je viens de lui emprunter son portefeuille. Voyons un peu ça.

Pendant que le Bateleur examinait les papiers du médecin, Solomon prit un air réprobateur.

-Eh bien ne reste pas, si tu as peur d’être impliqué dans un vol à la tire, lui lança le jongleur. Mais ne crois pas t’en tirer à si bon compte. J’aurais sans doute besoin de toi pour régler cette affaire. 

*

Solomon tournait tranquillement les pages d’un vieux manuscrit qu’on lui avait donné à traduire de l’hébreu ancien. Il croyait ne pas entendre reparler du Bateleur avant quelques semaines. Quand on frappa à la porte de son petit appartement de la rue de Saintonge, il crut à un démarcheur quelconque. Pourtant, c’était bien le jongleur qui se tenait sur le seuil, à peine une poignée de jours après leur discussion du bistrot. Le Bateleur entra dans l’appartement, écarta les vieux bouquins qui encombraient un des fauteuils puis s’installa en posant son sac à ses pieds.

-Je me suis documenté sur notre bonhomme. J’ai trouvé ça édifiant.

-À voir ta mine réjouie, il est au moins impliqué dans un scandale politico sexuel !

-Même pas, répondit le Bateleur avec un sourire ironique. C’est juste un jeune ophtalmologiste des Quinze Vingt, bien sous tous rapports, consciencieux jusqu’à l’obsession.

-C’est tout ?

-Non. Cette description vaut jusqu’à l’été dernier. Après tout change. Absences, retards, négligences et tout le tintouin, notre homme qui n’accorde plus d’attention à ses patients, jusqu’à ce qu’il commette une erreur grave fin octobre. À partir de là, on ne le voit plus du tout, et il est viré par contumace, si je puis dire. Aucun de ses collègues n’entend plus parler de lui à partir de cette date. D’après sa concierge, il ne sort pratiquement plus de chez lui, et c’est à chaque fois pour ramener des créatures…

Solomon lui jeta un regard incrédule.

-Des créatures ?

-C’est la manière dont la concierge a formulé la chose. Des filles, et apparemment, des filles peu recommandables. Jamais deux fois la même.

-Notre chirurgien est un Don Juan ?

-Pas si j’ai bien compris. Il ramène des putes.

Solomon se cala dans son siège et se caressa le menton.

-Il faut de l’argent, pour ça. Et ton homme est sans travail depuis plus de trois mois, si j’ai bien compris. Sans possibilité d’indemnités.

Le Bateleur fit un geste d’ignorance.

-J’ai réussi à remonter jusqu’à chez lui grâce au portefeuille. La concierge m’a indiqué l’hôpital, et voilà. Je n’ai pas encore été mettre le nez dans son appartement.

-Tu n’as pas eu le temps ?

-Si, mais je préfère ne pas y aller seul. Tu seras plus à même de faire le ménage que moi.

Outré, Solomon bondit de son fauteuil et se planta devant le jongleur.

-Non mais je rêve ! Je ne rentre pas dans tes combines et surtout pas dans une histoire pareille !

Le Bateleur lança un regard dur à son interlocuteur.

-Tu dis ça parce que tu n’as pas encore tous les éléments en main. Ces filles à chaque fois différente, tu ne te demandes pas ce qu’elles sont devenues ?

Seul le silence lui répondit. Solomon s’était figé et le contemplait, le sourcil levé. Le Bateleur se leva et reprit son sac. Contournant Solomon, il s’approcha de la porte et lâcha la dernière des informations qu’il avait réussi à obtenir.

-Début novembre, on a retrouvé le cadavre d’une fille échoué sur l’île des impressionnistes, bien en aval. C’était une fille de la cour Vincennes, qu’il a fallu du temps pour identifier. Personne ne s’était même aperçu de sa disparition.

-Tu as des contacts dans la police ?

-Un type de la PJ auquel j’ai rendu des services dans le temps.

-Il sait ce que tu fais ?

-Il n’y croit pas mais c’est un pragmatique : tant que ça marchera il ne me posera pas de questions.

*

La porte céda avec un gémissement contraint. Solomon et le Bateleur pénétrèrent dans l’appartement. Le kabbaliste n’avait pas l’air très rassuré et son compagnon lui lança un regard ironique.

-Tu as peur de tomber pour effraction ?

-Eh bien… Je…

Souriant de l’air gêné de son compagnon, le Bateleur posa son sac de toile dans un coin du salon. Puis il sortit un morceau de craie de sa poche et entreprit de tracer sur le parquet ciré un cercle parfait. Solomon s’assit dans le canapé, boudeur. L’air sentait la lavande et le pin, avec cette fragrance inimitable qui signe le spray pour chiottes. On avait dû en vider deux ou trois bouteilles dans une des pièces.

Quand le Bateleur eut fini, son compagnon se leva et commença à explorer l’appartement. Il était visible que le ménage n’avait pas été fait depuis longtemps. Poussière et vêtements froissés omniprésents, vaisselle sale fossilisée dans l’évier, poubelles empilées dans un coin de la cuisine… L’occupant des lieux ne devait plus manger ici, d’ailleurs, les traces les plus récentes remontaient à loin. Un détail attira pourtant l’attention du kabbaliste.

-Dis donc ! Tu peux venir voir ça ?

Le Bateleur sortit à contrecœur de la contemplation d’un tableau accroché au mur et entra dans la cuisine. Solomon lui montrait une quelconque saleté, dans un coin de la pièce. L’objet avait roulé sous une étagère et y était resté, ne tranchant pas réellement avec la crasse ambiante.

Le Bateleur s’accroupit et ramassa la chose. C’était un doigt desséché, qui devait traîner là depuis deux ou trois semaines.

-Il a été partiellement rongé, nota-t-il. Mais pas par des souris.

-C’est bien ce que je craignais.

Solomon détourna le regard. D’un geste négligent, le Bateleur laissa retomber le macabre reste, puis il partit explorer la chambre à coucher en désordre. Le lit était défait et souillé. Certaines taches restaient identifiables, d’autres pas. Un bas filé traînait près de la table de nuit. Hormis les traces de débauche, l’endroit semblait normal.

Le Bateleur s’approcha de la fenêtre. La nuit n’était pas encore tombée et le ciel plombé donnait à la ville un aspect lugubre de cour de prison. Solomon ne s’attarda pas sur la vue des toits de Paris et entra dans la salle de bain. Le Bateleur se précipita à sa suite en entendant ses hoquets.

Derrière un Solomon à genoux qui vidait son estomac s’étendait un panorama d’abattoir : des crânes à demi nettoyés de leur chair, des fragments de femmes à plusieurs stades de décomposition, des lames de rasoir maculées, et un squelette à peu près propre déposé dans la baignoire. L’odeur infecte de la viande avariée était couverte par un parfum lourd de spray à la lavande. Les toilettes étaient visiblement bouchées et le lavabo plein de tripes. Le Bateleur empoigna son compagnon par le col et le traîna dans la chambre à coucher.

-On se calme, okay ? Vu le regard de ce type, on pouvait s’attendre à quelque chose dans le genre. Alors du calme. Reprends-toi, va à la fenêtre respirer un coup et ensuite on met au point notre petite réception. 

*

La clé tourna dans la serrure. Un rire de femme, une main qui tâtonna pour trouver l’interrupteur, puis la lumière se répandit dans l’entrée.

Le médecin avança d’un pas dans le vestibule en traînant sa compagne en mini-jupes et jarretelles mal ajustées qui avait probablement trop bu. Il accrocha sa veste à une patère et entra dans le salon, pénétrant sans s’en apercevoir dans le cercle de craie du Bateleur. C’est en avançant vers la fenêtre entrouverte qu’il découvrit qu’il ne pouvait faire un pas de plus.

-Salut Doc. Quoique je ne pense pas que le docteur soit à la maison, ce soir.

Le bateleur était sorti d’un recoin. La jeune prostituée regarda le jongleur d’un œil torve.

-Non… Non non… Les trios je fais pas, c’est pas mon truc, ça.

Le Bateleur s’assit en tailleur devant le cercle.

-Vous devriez vous écarter de notre ami le docteur, ça vous évitera d’être blessée. Donne-moi mon sac, Frank.

Incrédule, la femme s’écarta du médecin, sortit du cercle et partit se vautrer dans le canapé. Solomon entra dans la pièce à son tour et referma la fenêtre. Puis il ramassa le sac de toile du Bateleur et lui tendit. Le jongleur en sortit un vieux bocal d’herboriste et une baïonnette courte mais acérée qu’il posa sur le sol devant lui.

-Allez, vas-y, Frank.

Et Solomon commença à psalmodier en hébreu un exorde extrait d’un livre ancien et depuis longtemps à l’index. Le médecin se crispa, tétanisé, son visage déformé par une horrible grimace de douleur. Sur le canapé, la prostituée regardait la scène sans comprendre.

Pendant que son compagnon continuait à réciter les paroles d’avertissement, le Bateleur versa une pincée d’un sel jaunâtre sur la lame de sa baïonnette puis pointa l’arme en direction du médecin.

-Et maintenant donnes-moi ton nom !

Le pauvre docteur rejeta la tête en arrière et poussa un rugissement. Le Bateleur commença à exécuter des passes contournées avec sa lame, tout en restant prudemment à l’extérieur du cercle.

-Doc, c’est à vous que je parle ! C’est votre seule chance ! Le nom, il me faut le nom !

Griffant l’air de ses doigts horriblement crispés, le jeune médecin jeta un regard épouvanté au jongleur. Ses lèvres esquissèrent un mot, mais se tordirent aussitôt en un rictus de souffrance et de haine. Solomon haussa le ton pour couvrir ses gargouillis avec ses incantations, sous le regard exorbité de la jeune prostituée qui semblait au bord de l’hystérie.

-Plus fort doc, vous pouvez le faire, plus fort !

Le médecin tomba à genoux et poussa un hurlement inarticulé. Le Bateleur lança un regard à Solomon et traduisit.

-Mrkvât… Bel Mrkvât.

Alors Solomon avança d’un pas en brandissant un vieux parchemin sur lequel était porté un sceau complexe à l’encre verte, et ses stances changèrent de ton. Elles sonnaient à présent plus comme des ordres que comme des avertissements, et l’on y reconnaissait de loin en loin le nom soufflé par le jongleur.

Le médecin s’écroula, comme secoué par une crise d’épilepsie. Le Bateleur s’approcha de lui en traversant la ligne blanche et porta à ses lèvres le bocal comme s’il voulait lui donner à boire, sauf que le récipient était vide.

Un coup de tonnerre éclata dans le ciel et l’appartement fut inondé d’une lumière brutale. Solomon fit silence, un silence qui ne fut rompu que par le bruit du couvercle claquant sur le bocal. Le médecin gisait sur le parquet, inerte, l’œil vide. Le Bateleur se releva, glissa le bocal et la baïonnette dans son sac. Sortant un chiffon de sa poche, il effaça le cercle de craie et fit signe à son compagnon de le suivre. Dans le canapé, la prostituée s’était évanouie. 

*

-Qu’en as-tu fait, finalement ?

-Rien. Je l’ai caché dans les catacombes, dans un coin discret.

Solomon plissa le nez d’un air réprobateur. Le garçon apporta les bières puis repartit, laissant les deux hommes à leur discussion.

-N’importe qui pourrait le trouver, ou bien il pourrait se briser…

-Pas là où je l’ai mis. Ne t’en fais pas, tu ne devrais pas en entendre reparler.

Solomon sortit de la poche de son imperméable un numéro du Parisien daté de la semaine précédente qu’il tendit au Bateleur.

-Le journal en a fait état, en tout cas.

Un article décrivait la macabre perquisition effectuée par la préfecture de police dans l’appartement d’un médecin qui s’était avéré être le tueur qui décimait les prostituées de Nation. Le capitaine Pascalini se refusait à tout commentaire, mais le journaliste indiquait que le monstre avait été localisé grâce au témoignage incohérent d’une de ses victimes qui était parvenue à s’échapper. Probablement drogué, le tueur n’avait opposé aucune résistance et avait été conduit à l’hôpital, dans un état jugé critique.

Le Bateleur reposa le journal et se leva.

-Le pauvre vieux. Il va sans doute se retrouver à Sainte Anne avec l’autre fille.

Il ramassa le sac et sortit. Solomon s’aperçut alors qu’il n’avait pas payé les bières.

samedi 29 décembre 2018

Bilan

Il paraît que c'est l'heure des bilans. Donc allons-y.

Quand je fais les comptes, l'année a été productive, mine de rien.

J'ai publié :
Ma BD sur Lovecraft en février.
3 nouvelles, deux dans des anthologies chez Rivière Blanche et une dans la revue Le Novelliste. Je commence à avoir un gros corpus de nouvelles publiées, là.
Une tripotée d'articles dans Geek le Mag et quelques uns chez Bruce-Lit.

Et dans ce que j'ai fait cette année, mais pas encore publié…
J'ai terminé un roman, j'en ai commencé deux autres (dont un que j'ai mis en stand by pour plein de raisons et un dont j'ai pondu quasi un tiers en seulement deux mois de boulot).
J'ai écrit une très grosse nouvelle et un scénar de BD.
J'ai écrit la moitié d'un autre scénar de BD (j'en ai d'ailleurs posté un extrait le mois dernier ici même).

Et sinon, j'ai participé à deux colloque universitaires. Et on m'a refilé un poste d'enseignant sans que je demande rien (mais ça tombait bien).

Ce qui doit sortir en 2019 :
Un roman en avril, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, ma fantaisie arthurienne, ou pour mieux dire utherienne, chez les Moutons électriques.
Une BD à la rentrée prochaine, Disney & Disney, Deux Frères à Hollywood, aux éditions 21g. C'est une sorte de biographie de l'Oncle Walt, en parallèle avec la vie de son frère Roy, qui l'a sorti du pétrin à plusieurs reprises.

Bon, j'ai pas fini d'encombrer les rayonnages, en somme…

vendredi 28 décembre 2018

Bon sang, Joe, je suis touché, je suis aveugle !

Ah tiens, hier soir, en me connectant ici, j'ai découvert que toutes les images avaient disparu. Ça m'a un peu inquiété, et j'ai commencé à purger le cache, à tester divers trucs… Sans résultat. Curieusement, quand je passais en mode édition, les images concernaient s'affichaient.

Pris d'une inspiration, je suis allé me connecter avec un autre navigateur. Et là, tout marchait bien.

Finalement, pris d'une autre inspiration, j'ai désactivé Adblock. Et là, tout remarche.

Alors, je pense qu'Adblock a l'expérience pour distinguer les vraies images des pubs intrusives. Mais ce qui est intéressant, c'est que je me connectais sous Chrome (logiciel Google) à Blogger (service Google), donc deux éléments fournis par une société dont le business model est largement basé sur la publicité.

De là à imaginer que les éléments visuels hébergés par blogger soient délibérément flaggés comme des pubs pour forcer les gens à désactiver Adblock, il n'y a qu'un pas que j'hésite à franchir. Mais quand même. Pourquoi d'un coup, après des années de bons et loyaux services, Adblock déconnerait comme ça ?

Un avis, les gens ?

samedi 22 décembre 2018

Vacances, j'oublie tout… ou pas

Bon, ayé, je suis officiellement en vacances depuis ce soir. Pfouuu… Voilà un concept qui était devenu un peu abstrait pour moi, au fil des ans. Travaillant de chez moi, je n'étais jamais vraiment "employé", mais du coup, jamais vraiment "en vacances" non plus. Rien que l'été dernier, quoique je sois parti une petite quinzaine, j'en avais profité pour écrire une grosse nouvelle de 70.000 signes (et sans forcer : je me suis vraiment reposé).

Là, ce poste qu'on m'a confié y a quelques semaines change totalement mon rythme de vie. Et aujourd'hui, j'avais encore à assurer mes ateliers habituels du samedi.

Donc là, vacances. Avec seulement à traiter :

- 1 petite traduction de moins d'une centaine de pages
- un bout de scénar à finir
- un séquencier à proposer (avec la phase de documentation qui va avec)
- un bouquin de commande à avancer
- mon prochain roman à avancer.

Et vous savez quoi ? Par rapport à mon rythme depuis la Toussaint, je peux vous assurer qu'on est dans le peinard, le pépère, la farniente.

Tenez, du coup, un extrait dudit roman. Ambiance très différente de celle des Trois Coracles :


Suzanne n’est jamais entrée dans le temple auparavant. Elle est souvent passée par Bourdon, et y a même fait une partie de son apprentissage, mais ses mentors de l’époque auraient eu l’impression de se souiller en pénétrant dans cette relique des temps barbares. Elle a entendu dire qu’on y pratique encore les anciens rites de sang, et les traînées d’ombre sur la pierre d’autel semblent le confirmer. Elle se promet d’assister au moins une fois à l’office pour se faire son idée. Pour savoir aussi comment ces gens rendent grâce au Prince.

« Que cherchez-vous, mon enfant ? »

La formule est un nouveau signe d’ancienneté. Un prêtre du rite rectifié se serait adressé à elle en l’appelant « ma sœur ». Elle sort son insigne.

« J’ai été envoyée par la Nouvelle Lougdun. La prévôté de Bourdon ne semble pas à même de venir à bout de vos problèmes.

— Ou elle n’en a guère envie. »

Suzanne scrute la pénombre du temple aux murs noircis. La source de la voix demeure invisible.

« Ça revient à peu près à la même chose, me semble-t-il.

— C’est une manière de le voir, mon enfant. »

Encore cette expression qui a le don de l’irriter.

« Il faudra vous contenter de moi, je le crains.

— J’ignorais même qu’il y eût des femmes prévôt. Ils procèdent différemment, dans l’Est.

— Dans l’Est et partout. Ma juridiction s’étend à tous les territoires, et même si besoin au Mitan profond. »

Le prêtre soupire, puis elle voit une chandelle se déplacer dans l’ombre, puis une silhouette dont la robe rouge se fondait jusqu’alors dans l’obscurité.

vendredi 21 décembre 2018

Dream-TV

C’est curieux, la logique des rêves, quand même. Cette nuit encore, je me suis retrouvé à consulter fébrilement un magazine annonçant les programmes télévisés. Ça fait combien d’années que je n’ai pas acheté un de ces machins ? Douze ? Plus ? Probablement plus. Pour ce que je regarde la télé, de toute façon… Ça fait des années que je n'ai plus grand-chose à faire de ce qui y passe. Zapper me navre (à moins que je ne tombe sur une série sympa), et je scotche en général sur des chaînes de ciné, ou le replay qui me permet de mater Preacher, GoT ou des documentaires sur Ennio Morricone.

Mais, dans le secret de mon sommeil, je me retrouve donc à feuilleter des programmes. Pourquoi ? Ça ne me manque pas, pourtant. Je n'en ai plus l'usage, et le dernier que j'ai acheté, c'était pour le DVD de Desproges offert (un numéro de Télérama, la seule fois de ma vie où j'ai acheté Télérama, d'ailleurs). Ces rêves n'ont strictement aucun sens. Et si d'aventure ils en ont un, je ne suis pas certain de vouloir savoir…

jeudi 20 décembre 2018

Soul Calibourne

Bon, j'achève la toute dernière phase de relecture de mon prochain roman (alors que j'ai écrit près d'un tiers du suivant). Dernières prises de tête avant le lâcher prise, derniers arbitrages avant l'impitoyable réduction en typographie figée.

Et donc, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant s'achemine vers sa forme définitive. Cette dernière passe n'est qu'un coup de polish sur des détails, un coup sur le pare-brise.

Il sort en avril. Ça approche (mon Disney & Disney, 2 frères à Hollywood est, quant à lui, repoussé au mois d'août, pour des raisons de planning).

Du coup, pour vous faire patienter, vu que vous ne pourrez pas vous les faire offrir pour Noël, un petit extrait des Trois Coracles :

Le reste de la piétaille s’égailla, puis fut culbuté par la charge des hommes d’Uther rattrapant enfin leur chef. Uther frappait de droite et de gauche, mais la conviction l’avait quitté. Hébété, il suivait désormais un mouvement qu’il avait pourtant lui-même impulsé. Lui qui avait un temps espéré rallier ses adversaires se trouvait maintenant rebuté par leur masse informe et mouvante.

Un mépris qui se muait en haine monta peu à peu en lui. Il brandit l’épée pour frapper de nouveau, pour détruire et fracasser, pour piétiner de son cheval…

Soudain, la force de la lame l’abandonna. Uther cligna des yeux. L'emprise narcotique s'était dissipée, il redevenait à nouveau pleinement lui-même. L’arme ne voulait – ou ne pouvait – dispenser sa puissance sacrée à qui la brandissait avec au cœur ces tristes pulsions viscérales de celui qui détruit par pure haine.

Uther en conçut une brûlante vergogne. Marmonnant des excuses aux dieux et aux fées, il rengaina la Calibourne, se contentant dès lors d’assister en spectateur, juché sur son cheval, à la fin de la bataille. Les hommes de Gordiern se dispersèrent et certains d’entre eux se prirent tous seuls au piège des terres marécageuses de la basse vallée, là où la Lea se divisait en plusieurs bras avant de se jeter dans la Tamesa.

Leur supplice fut de courte durée. Ceux qui ne se noyèrent pas se rendirent sans résistance quand ils furent rattrapés.

Brude vint retrouver Uther, toujours assis sur son cheval à contempler la terre souillée de cadavres, engraissée d’ignobles fluides puants déversés par les carcasses ouvertes.

mercredi 19 décembre 2018

Fin damnée

Je rentrais chez moi après une petite course (racheter des falzars, vu que les miens tombent en lambeaux, et que maintenant que j'ai accepté pour quelques mois un boulot à l'extérieur, il devenait urgent que je sois habillé autrement qu'un clodo) quand je suis tombé en arrêt devant un très beau coucher de soleil.

Les couleurs étaient magnifiques, une belle palette à la Steph Péru, dont je soupçonne que c'était le tour ce soir. Ils ont bon goût, là-haut, des fois ils savent faire appel à des gens compétents.

Et puis d'un coup, un nuage s'est écarté légèrement, et le ciel a été inondé de rayons, de gros rayons solaires, jaunes et larges, comme en dessinaient les peintres pour représenter la puissance divine et l'illumination céleste. Ça a duré tout au plus quinze secondes, puis ça a disparu comme c'était venu.

Quand ça s'est dissipé, ça m'a lancé dans une réflexion wildienne. Le caractère majestueux de l'effet a certes été pillé par les peintres bondieusards, au point même de devenir un cliché graphique, et du coup, cette lecture se surimpose mécaniquement au phénomène. Mais du coup, elle le brouille. Elle personnalise et détourne ce qui est avant tout une manifestation de la nature. On ne voit plus un de ces ciels sans penser à ces images.

(Wilde expliquait qu'on n'avait jamais pris conscience de la beauté des brouillards anglais avant que Turner n'en face de l'art)

Par ailleurs, et dans un ordre d'idées pas si lointain, je suis retombé au fil de mes lectures sur ce passage de Borges qui m'avait marqué, et que je trouve toujours très beau : "Il imagina que nous sommes les fragments d'un dieu qui, à l'origine des temps, se détruisit, avide de ne pas être ; l'histoire universelle est l'obscure agonie de ces fragments."

Voilà, si l'on ne se revoit pas (j'éprouve quelques difficultés à mettre ce blog à jour, en ce moment), bonne fin d'année à tous !

vendredi 7 décembre 2018

Un mot qui a du chien

Tiens, l'autre jour je parlais du sens des mots.

Et je sais pas pourquoi (si, je parlais de gilets jaunes noyautés, de politiciens demeurés et autres joyeusetés) dernièrement on m'a qualifié, comme d'habitude, de "mauvais esprit" et de "cynique".

Alors ouais, c'est plutôt vrai. Depuis le temps que vous me lisez, vous savez que j'ai mauvais esprit. C'est pas nouveau. Mais cynique ? Allez savoir. Etymologiquement, c'est un mot qui désigne des philosophes "vivant comme des chiens".

Si on prend comme définition du chien "un animal qui aboie sur tout ce qui bouge et pisse sur ce qui ne bouge plus", alors ouais, sans doute, ça me va.

vendredi 30 novembre 2018

Fiat lux

Amusant que les mots "lucide" et "illuminé" signifient, sur le plan étymologique, la même chose au départ. Désormais, ils ont un sens diamétralement opposé.

mercredi 28 novembre 2018

Sur la ligne de crète

Ça fait quelques temps que ces pages se bornent à vous détailler les additions à ma biblio (à ce propos, Dimension Super-Héros 4 est sorti, je l'ai vu il existe, mais je n'ai pas encore mon exemplaire, dont on m'assure qu'il ne saurait tarder ainsi que le Geek Le Mag hors série dans lequel je signe 4 articles) ou mes sorties, qui avaient ces dernières semaines adopté le mode rafale (ça se calme enfin : d'ici la fin de l'année il n'y a plus que le Salon des Ouvrages sur la BD, dans dix jours). Toujours est-il que je ne vous régale plus que de loin en loin de mes cogitations farfelues et sans filet, et croyez bien que ça me navre autant que vous (cette dernière affirmation est purement rhétorique, inutile de la commenter, merci).

Je vais tenter néanmoins d'y remédier aujourd'hui avec un petit bout d'exégèse tout pété. Tout en ne perdant pas de vue la célèbre boutade selon laquelle l'exégèse est cette opération qui consiste à dire très bien ce que le Saint Esprit a formulé avec les pieds. Le ciel nous en garde…

Le sujet de mon homélie du jour est Saint Paul, et l'une de ses épitres, plus précisément celle à Tite. C'est un de ces textes qu'il envoie à ses padawans pour leur filer des conseils, notamment d'organisation. Il ignore à ce stade que ces mots jetés sur le papyrus deviendront canoniques trois siècles plus tard, et constitueront la base des structures de l'église, après quelques ajustements, glissements de sens et oublis délibérés. La notion de prêtre, par exemple,  en est absente, et pour cause, elle ne sera réimportée dans le christianisme que bien plus tard. Ce qui en tient lieu, et qu'il appelle "ancien", n'est pas soumis au célibat, du coup. Au moment où Paul rédige cette lettre, elle est conçue comme un écrit, pas comme une Ecriture.

Mais ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas le droit ou pas pour un cureton de taper dans la caisse ou de se taper la bonne, mais le verset que l'on appelle désormais "le paradoxe du Crétois". Il est connu et presque proverbial, et Paul l'énonce ainsi : "Quelqu'un d'entre eux, leur propre prophète, a dit : Les Crétois sont toujours menteurs", et celui qui parle est justement un Crétois. Le paradoxe, c'est que si un Crétois dit que les Crétois sont toujours menteurs, dit-il la vérité ? Si c'est le cas, il ment. Puisqu'au moment où il dit la vérité, il ne ment pas. Et que les Crétois, selon lui, sont toujours menteurs. La phrase est donc schrödingerienne en diable. Tant qu'on n'a pas buté le Crétois, le truc est à la fois vrai et faux, dans un état d'oscillation permanent.

Peut-être est-ce la démonstration que l'apôtre est faillible, humain, qu'il se prend les pieds comme nous pouvons les faire nous tous dans les pièges de sa propre rhétorique. Ou plus subtilement (mais ce n'est pas je crois son genre) qu'il invite à interroger la notion de vérité, comme l'a fait avant lui un Procurateur de Judée, un certain Ponce Pilate.

Bien sûr, Paul n'est pas le premier à formuler ce paradoxe, qui remonte à quelques siècles avant lui, et qui est attribué à Epiménide le Crétois. Paul, qui est cultivé, le connait forcément, et en fait, il fait une citation. Le contexte pourrait même donner à penser qu'il fait une plaisanterie un peu érudite. Puisque Tite va en Crète, Paul lui donne quelques conseils, dont celui de se méfier des indigènes, et lâche ce paradoxe que son élève connaît peut-être, probablement même, lui aussi. Petite malice sans conséquence d'un rhéteur rompu aux subtilités.

Sauf que depuis…

Le texte est devenu canonique. Réputé inspiré. Divin. Intouchable.

On ne saurait donc le considérer comme une blague, puisque son contexte direct fonde les prémisses du Droit Canon. Mais que signifie un tel paradoxe, inséré dans un texte désormais considéré comme intrinsèquement vrai, puisque sacré ? Si le Serpent*, Abraham, Joab, Achab ou n'importe quel autre personnage de la Bible ment, ce n'est pas la Bible qui ment, mais le personnage. Le mensonge fait partie de la narration, et est donc "vrai", il est un évènement qui est rapporté.

Le paradoxe, inséré dans une série de conseils que la foi implique de prendre comme étant de bonne foi, justement, vient perturber tout ça. L'écriture sacrée peut-elle contenir une parole inspirée qui soit à la foi vraie et fausse ? Dans un monde d'absolus comme celui de la croyance, ce flottement qui brouille la limite entre le vrai et le faux est intrinsèquement blasphématoire. Il contamine mécaniquement l'ensemble. C'est la paille dans une coulée du métal (tiens, c'est pas Paul qui employait cette métaphore dans une autre de ses épitres ?) qui vient tout gâcher et le rend inutilisable.

Il indique peut-être que les procédés logiques de la Bible méritent examen.

Bien utilisé par un rhéteur redoutable, ce verset à lui tout seul pourrait servir d'élément à charge déterminant que l'Ecriture n'en est pas une, que l'inspiration divine ne fait pas partie de l'équation, ou alors que Dieu est bien plus taquin que le Yahvé sans humour qui trucide son peuple et ses voisins par paquets de douze mille.

T'as déconné, Paulo.




*et encore, dans la Genèse, il n'est pas assuré que le serpent soit en train de mentir. Après tout, ce n'est pas la consommation du Fruit en elle-même qui finit par tuer Adam et Eve, c'est la condamnation subséquente par Dieu…

vendredi 23 novembre 2018

Vrac

Bon, pas eu le temps de vous faire le compte rendu de Nancy et du colloque Lovecraft, mais c'était hyper bien. Merci encore aux organisateurs. Un seul regret : Nicollet et Druillet n'ont pu être des nôtres. Mais les interventions et tables rondes étaient passionnantes (notamment les discussions sur la traduction, dont vous vous doutez bien qu'elles m'intéressent au premier chef) et j'ai fait des rencontres formidables.

Bon, si je n'ai guère de temps, c'est aussi que pour diverses raisons, j'ai été amené à accepter un boulot à l'extérieur, un remplacement comme prof, et que mine de rien, c'est un métier épuisant et chronophage. Quand j'y repense, ça fait d'ailleurs un sacré bail que je n'avais pas travaillé réellement à l'extérieur autrement que sur des interventions ultra-ponctuelles. J'ai plus l'habitude.

Et bien entendu, j'ai quand même tout mon boulot normal que je dois abattre, sinon ce ne serait pas drôle. Des traductions, des confs à préparer, un roman en cours, un autre à relire, et un scénar de BD sur lequel avancer (un extrait ci-dessous, que vous puissiez voire de quoi il s'agit), ainsi qu'un genre de guide à écrire. Déjà, en temps normal, ce serait intense. Là, ça devient juste délirant. Du coup, les festivals et salons, quoique fatigants aussi, sont comme des vacances.

Ce week-end, je prends donc deux jours de repos :
- ce samedi, je suis à Sèvres au Rencontres de l'Imaginaire
- dimanche, je suis à BD Boom, à Blois, avec la joyeuse bande de 21g.

C'est tout pour aujourd'hui !




Dessins de Felix Ruiz

mercredi 14 novembre 2018

The Shadow over Nancy

Hop, décidément, je ne remplis plus ce blog que pour vous signaler mes sorties (mais rappelez-moi à l'occase de poster le truc que j'ai commencé à écrire sur le paradoxe du port de la couronne, c'est encore une de mes analyses perchées, ce sera marrant).

Demain et après demain, je file à la fac de Nancy pour un colloque (ça devient une habitude), cette fois-ci consacré à Lovecraft.
J'y participerai notamment à une table ronde avec Nicollet et Druillet, et je suis un peu dans mes petits souliers à l'idée de donner la réplique à deux légendes vivantes de cet acabit.

Par ailleurs, il y aura une expo avec notamment quelques planches de ma BD consacrée à HPL.

vendredi 9 novembre 2018

Dijon et retour


Me voilà donc de retour après deux jours dans un colloque universitaire consacré au label Vertigo, chez DC Comics, avec en invité d’honneur l’excellent Frank Quitely.


J’ai ouvert la charge avec une communication liminaire, voire préliminaire, consacrée à l’archéologie du label, aux vieux comics d’horreur qui lui ont fourni une partie de son décorum, mais aussi au célèbre coup de fil de Len Wein à Alan Moore qui pourrait constituer d’une certaine manière le coup d’envoi de Vertigo, sa naissance dix ans avant son baptême.

Puis l’arrivée des grands anciens, des Gaiman, Morrison, Milligan et Ennis qui allaient peu après l’alimenter.

Ensuite, les autres intervenants sont passés aux choses sérieuses. Des considérations pointues sur les notions de labels indépendants et alternatifs (concluant au caractère hybride de Vertigo), avec pdes propositions de grilles d’analyse, une communication de Xavier Fournier évoquant tous ces éditeurs et labels qui auraient pu constituer une révolution du même genre, et un retour sur les trading cards sorties à l’époque et constituant une manière de manifeste esthétique, avec la référence à l’Art Nouveau, aux Symbolistes.

Puis une analyse du personnage de Spider Jérusalem et de ses paradoxes (Warren Ellis serait-il un genre d’anar de droite pas de droite?), une autre de Fables et de ses divers niveaux d’intertextualité, puis deux interventions sur Hellblazer, sur la série comme manifeste emblématique de Vertigo, et l’autre sur la représentation des sexualités, notamment celle de Constantine.

Tout cela est pointu, passionnant, et est l’occasion d’interrogations, de discussions et même de débats très cordiaux.

Le soir, bières avec certains des interventions puis dîner avec un certain vil faquin de ma connaissance suivi d’ une visite de Dijon by night.

Rentré un peu tard, mais bien dormi et j’ai pu prendre le petit déjeuner avec Quitely, décidément un type charmant en plus de dessiner comme un dieu.

Et c,est reparti pour une nouvelle journée, en anglais cette fois-ci. Un intervenant remet en cause, et de façon très intéressante la notion d’invasion british qu’on associe souvent à Vertigo, un autre travaille sur la distinction adult readers / mature reader , on revient sur les paniques portales et leur traitement dans la série. Décidément, le personnage de Constantine est riche et passionne tout le monde. On évoque l'humanisme du protagoniste (qui se transforme en nihilisme chez Azzarello).

Le cas Gaiman est étudié, ce qui permet de revenir sur les poses et postures associées à ces scénaristes.
Quitely vu par ouame

Et enfin, l’après-midi est consacrée à Quitely, à des expos auxquelles il a participé, puis il revient sur ses méthodes de travail, ses doutes, sa maniaquerie. C’est plein d’anecdotes à hurler de rire mais cela permet aussi de mieux comprendre son travail.

Au total, deux journées passionnantes. Dont je suis revenu avec quelques bouquins signés. Intervenants de haute volée, organisation au poil, rencontres formidables... vous auriez vraiment dû venir, tous !

mercredi 7 novembre 2018

Interview


Hop, une petite interview réalisée le week-end dernier, à l'occasion du Salon Fantastique.

Et sinon, amis dijonnais, j'ouvre demain jeudi le colloque "25 ans de Vertigo" avec une intervention consacrée à la préhistoire du label, et il y sera fortement question d'un barbu bougon de Northampton.

C'est à la Maison des Sciences de l'Homme, et c'est pendant deux jours.

mardi 6 novembre 2018

Corum as you are


Tiens, je vois que c'est officiel, alors je peux vous signaler l'édition en VF, fin janvier, de l'adaptation en BD des Chroniques de Corum, d'après Michael Moorcock, dont je signe la traduction et la postface. C'est un très vieux boulot de Mike Mignola, plusieurs années avant Hellboy, et c'est hyper intéressant, parce que ça correspond au moment où il commence à se débarrasser de l'influence de Mike Ploog, pour aller vers une épure à la P. Craig Russell. On est encore loin de son Doctor Strange ou du Cycle des Epées (récemment réédités, d'ailleurs) mais le Mignola que nous connaissons commence à prendre forme à ce moment-là.

Par ailleurs, ce bouquin a pour moi une saveur toute particulière. Les comics de Corum sont les premiers comics en Version Originale que je me sois jamais procuré, il y a de ça une bonne trentaine d'années. Sans eux, je ne serais peut-être pas tombé si complètement dans la lecture en VO, et mon histoire personnelle et professionnelle aurait peut-être été bien différente. Ils ont un côté madeleine, donc…

La nostalgie, camarade, tout ça tout ça… 

jeudi 1 novembre 2018

Bons baisers d'Athènes

Ça fait longtemps que je vous ai pas partagé mes notes sur la mythologie. J'en ai retrouvé une qui me semble intéressante à propos d'Ulysse, même si elle mériterait d'être développée plus avant :


En dehors de ses confrontations avec des monstres épouvantables qui étaient peut-être des incarnations de puissances naturelles (courants marins, volcans, plantes narcotiques), Ulysse est surtout connu pour le stratagème qui mit fin à l'interminable guerre de Troie, celui du Cheval de Bois. L'histoire est connue : pour débloquer un conflit enlisé depuis trop longtemps, Ulysse propose de simuler un retrait des troupes achéennes, ne laissant sur la plage qu'un sacrifice propitiatoire censé assurer à chacun un retour rapide et sûr dans ses foyers. La suite de l'histoire montre que le sacrifice n'a pas dû plaire aux dieux : Ulysse et Agamemnon subissant de terribles avanies en chemin et à leur retour. Et pour cause, le sacrifice est faux, c'est une ruse. Le cheval est creux et contient un commando de guerriers Achéens qui s'infiltreront dans la cité ennemie.

Mais ce sont les détails du pseudo-sacrifice qui sont intéressants. Les Achéens ont assemblé une énorme figurine de bois représentant un cheval à roulettes, tel qu'on en a trouvé, en petit format, dans un certain nombre de tombes de l'âge du Bronze. Après le départ de la flotte grecque, les Troyens examinent cette offrande et lui font franchir les portes de la ville pour l'amener sur l'esplanade devant les temples. À la nuit tombée, les guerriers sortent du cheval et ouvrent les portes à l'armée achéenne revenue discrètement pendant la nuit, lui permettant de piller la ville.

Un point mérite d'être souligné. La dédicace laissée sur la figurine est la suivante : « Pour assurer leur retour en leurs foyers, les Grecs dédient cette offrande à Athéna. » Il y a déjà là un indice de ruse et de duplicité. Le cheval est un animal lié symboliquement à Poseidon, et un des mythes qui le concernent le montrent dans une opposition formelle avec Athéna. Par exemple, quand la ville d'Athènes est fondée, ses habitants se demandent à quel dieu consacrer la ville. Poseidon et Athéna se proposent comme divinité tutélaire et offrent chacun un cadeau. Celui de Poseidon est le cheval, celui d'Athéna l'olivier (il existe d'autres versions de cette histoire, avec d'autres dons, mais c'est celle-ci qui me semble pertinente dans le cas présent). Le cheval est une arme de guerre, l'olivier un symbole de paix. Les Athéniens, comme le nom qu'ils se donnèrent par la suite en atteste, choisissent l'olivier.

Offrir à Athéna un cheval, surtout avant de prendre la mer, et donc de s'aventurer sur le territoire de Poseidon, c'est une anomalie, un indice que ce retour n'est qu'en trompe l'œil, d'autant qu'Athéna est vue aujourd'hui comme une déesse de la sagesse (sous l'influence de la Minerve étrusque et romaine, à laquelle elle a été assimilée par la suite), mais ses aspects guerriers (la lance qu'elle porte, par exemple, détail sur lequel nous reviendrons dans les chapitres suivants) en font avant tout la déesse de la ruse employée à des fins militaires.

Dans toute son épopée, Ulysse se comporte comme un serviteur d'Athéna.


Voilà pour ce bout de pensée que je vous soumets à la volée…

Et au passage, puisque je suis là, rappel de mes sorties publiques du mois :

Du vendredi 2 au dimanche 4, je dédicace au Salon Fantastique sur le stand des Indés de l'Imaginaire avec les Moutons électriques.

Les jeudi 8 et vendredi 9, il y a un colloque "25 ans de Vertigo" à l'université de Dijon et je donne la communication liminaire, qui est une forme d'archéologie du label, avec notamment la "Brit invasion" du milieu des années 80.

Les jeudi 15 et vendredi 16, je participe au colloque H.P. Lovecraft à l'université de Nancy. Je serai à une table ronde avec Christophe Thill, Nicolas Fructus, et surtout Druillet et Nicollet. Face à deux légendes vivantes de ce genre, je me sens tout petit.

Le samedi 24, je serai aux Rencontres de l'Imaginaire à Sèvres.

dimanche 21 octobre 2018

Mises en bières

Bon, la soirée à la Brasserie de l'Etre, dans le quartier de Crimée, ça a été absolument super. Merci, encore à la librairie La Dimension Fantastique d'avoir organisé ça.

Je n'ai pas pu causer à tous les auteurs présents (ni même les entrevoir, dans certains cas), parce que c'était un joyeux foutoir où chacun allait et venait, mais j'ai adoré. Excellentes bières artisanales (bien amères, goûtues, charpentées) (et servies avec le sourire, vraiment, on est super bien accueilli là-bas) , gens super sympas et très enthousiastes, j'ai vu des tas de copains, signé des piles de bouquins, c'était vraiment bien.

Et ça me permet de revenir sur un sujet dont j'ai déjà causé ici : Uter Pandragon de Thomas Spok, vu que j'ai pu causer avec l'auteur. Et ça, c'était super. Comme je l'ai déjà dit, j'ai vraiment aimé son bouquin, et on a pu discuter de nos approches respectives du sujet, et c'était passionnant. Et en plus c'est un type charmant. Donc n'hésitez pas à aller y voir de plus près.



Sinon, rappel :
Cet après-midi, à 14h30, je présenterai une projection de Ant-Man And The Wasp au théâtre André Malraux de Chevilly-Larue. le film sera suivi d'une petite conférence sur les super-héroïnes.

mercredi 17 octobre 2018

Trois Coracles…




Bon, voilà que mon éditeur, les Moutons électriques, vient de m'envoyer la couve de mon prochain bouquin, qui s'intitule simplement Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant. Ça sort au printemps, normalement. L'image est signée Melchior Ascaride, comme pour mes deux précédents romans, et je suis tout fou, là. J'adore.

Bon, du coup, je vous donne aussi le texte qu'il y aura au dos :

Trois coracles cinglaient vers le couchant.

À leur bord, Uther, un chef de guerre de l'île de Bretagne, et ses compagnons de toujours. Leur destination, une île au bout de la mer, là où dit-on vivent les fées et les morts glorieusement tombés au combat. Que va-t-il chercher si loin des terres habitées par les hommes ?

Alors que l'Empire romain n'en finit pas de mourir, et qu'un monde nouveau se refuse encore à naître, Uther sait-il seulement qu'il va enfanter d'une légende destinée à traverser les siècles ?



Et un extrait ici.

mardi 16 octobre 2018

Biodiversité de proximité

Un truc pour lequel je suis content d'habiter dans un patelin encore un peu vert et assez éloigné de Paris pour ne pas être sous le smog, ce sont les bestioles. L'autre jour, je suis tombé sur une mante religieuse, elle faisait genre 5 cm de long. Je savais même pas qu'on pouvait en trouver dans la région. à 400 mètres de chez moi, il y a un mur dans les anfractuosités duquel vivent au moins deux espèces de lézards, et qu'on voit se prélasser aux temps chauds (le truc est orienté plein Sud, ils ont adopté l'endroit). Près de la gare, le square abrite trois espèces de bourdons. J'ai chez moi des abeilles charpentières, d'énormes trucs bleus gros comme des scarabées. Il y a des lucanes. Des libellules certaines années. Des demoiselles, aussi (j'ai appris à les différencier des libellules il n'y a pas si longtemps). J'ai encore croisé une poule d'eau avant-hier, et il y a parfois des cormorans et des martins pécheurs. Bon, et j'ai croisé déjà deux fois des frelons asiatiques. Ça c'est plus emmerdant.

Je ne suis pas à la campagne, pourtant, mais la verdure alentour est suffisante pour abriter et favoriser ce foisonnement. J'aime bien me poser pour observer les sauterelles. Ça me fait tout drôle de croiser un renard ou une belette (ça m'est arrivé une fois ou deux) voire un faucon crécerelle. Peut-être d'ailleurs est-ce cet entre deux, le fait de n'être ni dans une grande ville, ni au milieu de champs pesticidés qui permet tout ça, je n'en sais rien. En tout cas, ça me fait du bien. Je profite des derniers beaux jours pour observer ces voisins de plus ou moins petit format.

lundi 8 octobre 2018

Le Niko près de chez vous

Bon, je reposte mon programme des prochaines semaines, parce qu'il est chargé et que ça évolue tout le temps :


Vendredi 12 octobre, dédicace au festival Quai des Bulles à St Malo, avec les éditions 21g.

Samedi 20 octobre à partir de 18h, rencontre et dédicace à la Brasserie de l'Être, à Paris, organisée par la librairie Dimension Fantastique. Avec de la bière et Sabrina Calvo, Gabriel Katz, Thomas Spock, Romain Delplancq,Rodolphe Casso, etc. Donc ça va être super. Alors attention, la brasserie est assez éloignée de la librairie, puisqu'elle est vers Crimée, rue Duvergier.

Dimanche 21 octobre, rencontre consacrée aux super-héroïnes à 14h30 au cinéma théâtre André Malraux de Chevilly la Rue (94), à l'occasion d'une projection d'Ant-Man and the Wasp.
Le programme ici.

Samedi 27 octobre, dédicace à la Fnac de Belfort, avec Jérôme Wicky en vedette américaine !

Vendredi 2 au dimanche 4 novembre, dédicace au Salon Fantastique avec les Indés de l'Imaginaire et les Moutons électriques.

Jeudi 8 et vendredi 9 novembre, colloque 25 ans du label Vertigo à l'université de Dijon, en présence de Frank Quitely. J'y assurerai la communication inaugurale, consacrée à l'archéologie du label.
Le programme ici.

Jeudi 15 et vendredi 16 novembre, colloque H.P. Lovecraft à l'université de Nancy, et j'y donnerai la réplique à Nicolas Fructus, Philippe Druillet et Jean-Michel Nicollet à l'occasion d'une table ronde.

dimanche 7 octobre 2018

Apophis prodigue


En décembre, je me retrouverai au sommaire du tome 4 de Dimension Super-héros, une anthologie consacrée aux vieux personnages publiés jadis par Lug dans les revues au format poche genre Mustang et Zembla. Ce sera chez Rivière Blanche (et donc ma troisième participation à une antho chez cet éditeur), et on y trouvera tout un tas de gens très bien. Là-dedans, je me fends d'un texte consacré à Ben Leonard, alias Râ, protecteur des immortels d'Héliopolis (et le reste du temps journaliste au Globe). La nouvelle s'intitule Le Retour d'Apophis, et j'y vais à fond dans le mythologique et l'apocalyptique, parce que bon, autant jouer sur mes propres points forts.

Et pour vous faire patienter, du coup, je vous en livre un pitit extrait :

La panique régnait dans la cité cachée et secrète d’Héliopolis quand Râ atterrit doucement devant les immenses pylônes du temple-palais. Une foule s’était massée entre les obélisques scintillantes et les sphinx de béryl. Râ se posa devant les statues à demi animales, irradiant une lumière chaude. Elle eut aveuglé tout autre que les présents. Ils l’accueillirent avec des exclamations craintives.
— Râ, tu es venu ! Toi aussi tu te réfugies en notre place forte pour attendre la terreur qui sans faute viendra nous anéantir ?
Râ leva les bras pour demander un silence qu’il n’obtint pas. C’est par-dessus le murmure inquiet de la foule qu’il dut parler lui-même.
— Comme vous le savez, je suis dépositaire d’une partie des souvenirs laissé derrière lui par votre frère Râ quand son Kâ fut arraché à son corps ! Mais j’ai beau fouiller sa mémoire, je n’y trouve aucune trace de ce que contenait ce temple secret et lointain. Seulement l’avertissement de ne jamais y pénétrer. Mais Atûm pourvoira à mes failles.
La foule se tut d’un coup, puis s’écarta pour le laisser accéder à l’étroit passage entre les deux pylônes de pierre. Il ressentit alors durement sa double nature. Quoique porteur de l’âme d’un immortel, du roi de la Cité, il n’était pas tout à fait des leurs. En tant que Ben Leonard, il demeurait humain, trop humain. Les préoccupations, désirs et peurs des habitants d’Héliopolis lui demeuraient globalement étrangers.

lundi 1 octobre 2018

Ludions

J'ai passé pas mal de temps le nez sur mon clavier en septembre. Beaucoup de grosses traductions, un scénario à écrire au pas de charge, un roman que je tiens à avancer de même, et un article à rendre pour une grosse anthologie, sans compter une conférence donnée dernièrement, et deux autres à préparer pour les semaines qui viennent.

Mon temps de lecture (autre que la doc pour le scénario à faire et l'article à écrire), de consommation de films et de séries (j'ai juste fini l'excellent Taboo, avec Tom Hardy et Jonathan Price) s'est réduit d'autant.

Mais ce week-end, je me suis autorisé deux sessions jeux.

J'ai testé l'autre soir Seven Wonders Duel et Lord of Hellas, deux jeux très différent, malgré leur référence commune à l'antiquité classique. Le premier a une mécanique très chouette, et des effets de seuil vicelards. J'ai bien aimé.

Le second m'a fait penser à Blood Rage : même complexité apparente au premier abord, gros monstres qui apparaissent à l'occasion et qu'on peut glorieusement dégommer, chouettes figurines. Mais si certains mécanismes sont communs, d'autres sont très originaux (pour ce que j'en vois, mais je ne suis pas un hardcore gamer) et rendent l'ensemble fluide et très agréable, avec des arbitrages intéressants à mener par les joueurs.

Et puis hier, on m'a offert Bandes Dessinées, le jeu des collectionneurs, un truc très rigolo. Alors en voyant la boîte, je dis "tiens, c'est normal qu'il y ait que des couvertures Delcourt et Soleil de représentées ?" ce à quoi on m'a répondu "ben, ils sponsorisent le truc".

Le jeu lui-même est un système d'échanges assez simple, dans lequel les participants doivent choisir des séries à collectionner, qu'ils financent initialement en revendant certains des albums en leur possession, puis éventuellement en allant travailler pour un éditeur (ce qui permet au passage de déclencher la sortie de nouveaux albums). Mécanique très fluide pour des parties courtes et fun, dans lesquelles on peut perfidement obliger les adversaires à payer leurs albums nettement plus chers que ce qu'ils avaient prévu au départ. Très très marrant et tout à fait utilisable en famille (bon, moi, je me fais griller assez vite parce que les gens voient que je collectionne avant tout les albums des copains, donc ils m'amènent à les payer plus cher chaque fois qu'ils le peuvent). Si l'auteur veut une idée d'extension ou de spin-off, je pense qu'il y a un truc à faire avec les files de dédicaces à Angoulème.

jeudi 27 septembre 2018

Yeux ronds yeux ronds petit patapon

Dans les petites notes archivées de trucs qui ont probablement du sens, mais je ne sais pas encore tout à fait lequel, il y a ceci :

Les cyclopes de la mythologie grecque sont des êtres ambivalents. Il semble en exister plusieurs sortes : les assistants d'Héphaïstos, forgeant pour lui les armes des dieux, et les pâtres cannibales que rencontre Ulysse au fil de ses voyages. Et des déclinaisons, vu que les murailles cyclopéennes sont bâties, comme leur nom l'indique, par des cyclopes, et que dans la Théogonie, la foudre n'est pas une fabrication des cyclopes, mais les cyclopes eux-mêmes.

Qu'ils fabriquent des éclairs (ou les incarnent) ou élèvent des forteresse, les cyclopes se rangent dans une catégorie d'être apparentée aux tricksters, des personnages qui, comme le Loki nordique, sont utiles aux dieux, mais délicats à manier (Kronos se sert d'eux mais les craint et les enferme dès qu'il a fini de les employer). Le trickster est généralement un personnage intelligent et rusé. Il existe d'ailleurs une version de la naissance d'Athéna où elle se trouverait être la fille d'un cyclope lanceur d'éclairs, et non pas de Zeus.

Du coup, quel rapport avec la bande à Polyphème, ces brutes épaisses élevant des moutons dans les montagnes ? Fils de Poseidon, ils ne sont pas de la même famille que les précédents, et ne constituent donc pas la décadence d'une race semi-divine, mais celle d'un motif. Là où c'est intéressant, c'est que le Cyclope de l'Odyssée paye cher sa rencontre avec un trickster patenté, l'industrieux et rusé Ulysse.

Cyclope, c'est "l'œil rond", et dans le cas présent, cet œil unique et rond est un œil stupide. Et le peu de vision que cela donne à Polyphème lui est même ôté. "à celui qui a, on donnera, et à celui qui n'a pas, même le peu qu'il a lui sera pris", dit la parabole évangélique. On est dans ce cas-là avec le Cyclope à l'œil crevé.

Si l'on regarde ces tricksters primordiaux et ces brutes devenues aveugles, chaque itération du motif cyclopéen fait sens d'emblée. C'est la conjonction des deux versions qui pose question. Est-elle fortuite ? A-t-elle un sens caché plus profond ?

jeudi 20 septembre 2018

Reviendu

Bon, j'ai regagné mes pénates après ma petite expédition à Thouars.

Et je recommande l'endroit. Oh, au premier abord, les maisons années 50 sont tristounes, celles de n'importe quelle petite ville de province. Et puis on arrive dans le vieux centre ville, et là, paf,  y a de la vieille pierre, mais par packs de douze. J'aime bien les vieilles pierres, alors je me suis régalé. Mieux encore, j'étais invité par le service patrimoine, et c'est un de ses membres qui m'a fait la visite, donc j'ai eu droit au grand tour, et c'était génial. Franchement, y a de la muraille, de la vieille maison, de l'église patinée, du château, de la venelle, tout ce que j'aime. Encore merci, c'était génial. (et l'expo Mythe & super-héros est d'autant plus chouette qu'elle me cite extensivement comme si j'étais une autorité en la matière, là faut vite que je prenne du Daflon, mes chevilles ont quadruplé de volume) (ça va déformer mon jean, ça va pas le faire).

Mais j'étais là pour bosser. Et donc, hier, j'ai enchaîné deux ateliers avec des mômes. Et vous savez quoi, le collège, à Thouars, ils l'ont mis là où ils avaient de la place. Donc dans l'ancien château des ducs. Je suis fou de jalousie, du coup : moi, mon collège, c'était béton et mosaïque bleue, et peinture jaune pipi dans les couloirs. Eux, ils ont… un château, quoi. Rien que le réfectoire, c'est de la voûte en pierre de taille, et le fond, une cheminée (condamnée) dans laquelle on devait pouvoir rôtir… je dirais trois bœufs, facile. quatre, peut-être, en tassant un peu. La salle d'arts plastique, c'est sous les combles. Avec des poutres phénoménales. Bref, c'est pas exactement Poudlard, parce que c'est quand même du goût français Grand Siècle, mais c'est monumental. J'étais scié.

Après ces deux ateliers, ça a été une petite séance de dédicaces à la librairie, puis causerie à la bibliothèque. Je vous en parlais l'autre jour, il ne faut PAS remanier une conf deux jours avant. Parce que du coup, les deux versions se télescopent dans la tête, et j'ai asséné au public un bout que j'avais supprimé, mais que j'ai sorti quand même (et qui était partiellement redondant avec l'état de la conf tel que refaite). Je me serais foutu des baffes, tiens. Mais bon, le public a été super.

Bref, après une journée pareille, je suis flappi. Mais je reste très impressionné par le lieu, et absolument ravi de l'accueil : tout le monde a été d'une immense gentillesse. Merci à tous les Thouardais ? Thouartais ? **consulte fébrilement wikipedia** Thouarsais, donc. C'était super !

Franchement, si vous passez dans le coin, allez y faire un tour.

lundi 17 septembre 2018

Conférons

Mercredi soir, je donne une conférence (Figures et mythes des super-héros, 20h30 à la médiathèque de Thouars, pour ceux qui seraient dans le coin). C'est pas du tout la première fois que ça m'arrive, je commence à être rodé. Mieux encore, c'est la reprise d'une conférence que j'ai déjà faite il y a quatre ans. Donc un truc déjà tout près, qu'il me suffit juste de réviser un peu pour être paré. Le rêve, quoi.

Sauf que je suis moi. Et donc, en révisant le truc, je me dis des trucs du genre "ah, cette image est en trop, ça n'apporte rien, je peux la virer" ou "tiens, là ce serait bien de rajouter telle image, qui permettra de marquer tel point". Puis "ah, c'est vrai que mon ancien système de classement des images générait parfois des désordres selon les ordinateurs qui servaient à les projeter, je vais tout renommer pour éviter ce genre de désagréments". Et en renommant tout, forcément "cette partie là, en fait, ce serait mieux qu'elle soit plutôt à tel endroit, non, ce serait plus fluide".

Réviser une conférence, c'est l'affaire de deux heures, histoire de se la remettre en tête. Là, ça fait deux jours que je suis dessus et c'est un foutu champ de ruines. Et je suis le premier à dire que remanier en profondeur une conférence deux jours avant de la prononcer, c'est le meilleur moyen de se prendre les pieds dans le tapis.

Je me foutrais des baffes, tiens.

mardi 28 août 2018

Rentrée

Bon, c'est bientôt la rentrée, et je vais avoir un automne un peu chargé en interventions. Je vous donné déjà les trucs bordés :

le mercredi 19 septembre, je donnerai un conférence "Figures et mythes des super-héros" à 20h30 la bibliothèque de Thouars (c'est juste en-dessous de Saumur), et il y aura à 18h une séance de dédicace à la librairie Brin de Lecture.

Le jeudi 4 octobre, je dois participer à une table ronde à Paris, je vous en dis plus dès que les choses se précisent.

Vendredi 12 octobre, je dédicace à Quai des Bulles à St Malo, avec les éditions 21g.

Le dimanche 21 octobre, je donne une conférence débat sur les super-héroïnes à 14h30 au cinéma théâtre André Malraux de Chevilly la Rue, dans le 94, à l'occasion d'une projection d'Ant-Man and the Wasp.

Du vendredi 2 au dimanche 4 novembre, je serai en dédicace au Salon Fantastique, porte de Champerret, sur le stand des Indés de l'Imaginaire, avec les Moutons électriques.

Les jeudi 8 et vendredi 9 novembre, je participerai à un colloque sur le label Vertigo à l'université de Dijon.

Et si tout va bien, les jeudi 15 et vendredi 16 novembre, je devrais participer à un colloque consacré à H.P. Lovecraft à l'université de Nancy. (il reste de des détails à régler, mais c'est en bonne voie)

Voilà pour l'instant. à vos agendas !!!!

jeudi 23 août 2018

Prochainement dans les bacs


J'en avais déjà causé, mais je suis au sommaire du Novelliste n°2, qui sort tout bientôt. Je vous mets la 4 de couve, histoire de vous montrer qu'il y a plein de gens bien dedans.



Et du coup, histoire de vous allécher, je vous mets les premières lignes de mon texte :
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Une douce fraîcheur retombait sur la petite cour. C'était ce moment béni entre tous où la touffeur de la journée fait place à une brise légère, à ce dernier souffle du jour que les Hébreux, dans la Genèse, semblaient associer à la Présence divine dans le jardin originel. C'était l'heure où l'homme dépose le fardeau de ses travaux et peut s'accorder un moment pour réveiller son âme, en secouer la poussière avant d'aller s'installer autour du grand plat, avec les autres, pour remplir son ventre.
Hakem ibn Wathik al Musafir écoutait le doux bruissement des jets d'eau, les yeux mi-clos. Le vieil homme s'émerveillait du luxe que pouvaient représenter de telles fontaines au cœur du désert. Il ignorait quelle force les alimentait, et à quelle source secrète et souterraine elles allaient puiser. Arrivé la veille, il n'avait pas encore posé la question.

mercredi 22 août 2018

Bradbury Day (sur l'air de Oh happy day)

Aujourd'hui c'est le Bradbury Day, et en hommage au vieux Ray qui aurait eu 98 ans aujourd'hui, plein d'auteurs diffusent gratuitement une nouvelle. Voilà la mienne. C'est une vieillerie, qui a un peu plus d'une vingtaine d'années et est grevée de grosses scories de style, et des éléments qui datent le texte. Idéalement, ce serait à retravailler en profondeur, mais ça représenterait un énorme boulot (vu que ce texte est le premier d'une série qui en compte une demi-douzaine) (mais qui demeure inachevée à ce jour). Peut-être que je vous passerai le suivants à l'occasion, si ça vous plait.

L'illus est de Jim Lainé
je l'avais colorisée à l'époque, sous 'Toshop 2,5 ou 3, je ne sais plus



Quelque part au bout de la nuit

Le Bateleur se mit à rire, de ce rire moqueur mais désabusé qui était sa marque personnelle. Il porta le verre de bière à ses lèvres, en aspira une gorgée, puis le reposa sur un carré de carton à l’effigie d’un quelconque footballeur brésilien.

- Qu’est-ce que ça a de drôle ? Vous ne me croyez pas, c’est ça ? Vous vous moquez de moi comme les autres !

Haussant les épaules, le Bateleur essuya une goutte de mousse au coin de ses lèvres, puis il passa la main dans ses longs cheveux bouclés pour les remettre en ordre.

- Non, très cher. Pas comme les autres. Je me moque de vous, c’est vrai, mais précisément parce que je vous crois. Je me moque de vous parce que vous êtes tombé dans le plus vieux des pièges.

Le jeune homme regarda son interlocuteur sans comprendre.

- Que voulez-vous dire ?

- Juste ce que j’ai dit. Vous avez été manipulé. Vous avez vu et cru ce qu’on vous a montré. Rentrez chez vous et laissez-moi faire.

Le jeune homme fit mine de se retourner mais le Bateleur l’arrêta d’un geste.

- Ah, d’abord vous payez les bières. Ensuite vous rentrez chez vous. Je prendrai contact en temps utile.

Une fois qu’il fut parti, le Bateleur finit sa bière à petites gorgées et sortit à son tour. Il se sentait d’étrangement bonne humeur et décida de passer par Beaubourg avant d’aller jeter un coup d’œil à ce qui préoccupait tant le jeune homme.

Depuis le début des travaux, une grande partie des artistes de rue avait émigré vers la fontaine des innocents, ce qui avait donné lieu à d’âpres luttes pour la conquête du territoire. Le Bateleur avait refusé de s’en mêler. Il avait ses habitudes au pied de l’horloge de l’an 2000, à présent démontée. Il avait trouvé amusant de se livrer au métier médiéval de jongleur devant ce symbole de la foi progressiste.

Il lança les quilles les unes après les autres, les faisant tournoyer dans l’air au-dessus de lui. Deux ou trois badauds s’assemblèrent, des étrangers sans doute. Il décida de les épater un peu. Les quilles se mirent à briller au fur et à mesure qu’il murmurait d’anciennes paroles. Un japonais prit une photo. Il sera déçu, pensa le Bateleur. L’extrémité des quilles prit feu, et le japonais mitrailla de plus belle. Gâchis de pellicule, vraiment. Il est plus facile de faire croire des choses à une foule qu’à un objectif.

À l’issue du numéro, les pièces se mirent à pleuvoir dans la soucoupe d’étain. Les touristes se dispersèrent et bientôt il ne resta plus qu’un grand type dont le costume était à peu près le même que celui du Bateleur : pantalon de cuir, Doc Maertens et t-shirt, avec par-dessus un blouson de cuir râpé de la même couleur noire un peu passée que le reste.

- Il faudra un jour que tu m’expliques comment tu fais ça, et pourquoi tu ne le fais pas à chaque fois. Tu serais le jongleur le plus riche sur la place, si seulement tu étais plus constant…

- Un bon magicien n’explique jamais comment il réalise un tour, Kevin. Et devenir le plus riche des jongleurs ne m’intéresse pas.

L’autre haussa les épaules.

- Tu viens boire un verre ?

- Non. J’ai à faire ce soir. Je n’ai jonglé que pour me mettre en forme, me détendre un peu avant le vrai travail.

- À ta guise, répondit Kevin en haussant les épaules.

Remballant ses quilles, le Bateleur adressa aux passants un sourire entendu, puis il leur tourna le dos. Il laissa le centre culturel et ses tuyauteries derrière lui pour s’enfoncer dans le Marais. Les rares réverbères s’allumèrent d’un coup, tentant sans succès de remplacer la lumière d’un jour finissant.

Le porche n’avait l’air de rien, un recoin à deux pas d’une librairie anarchiste, un renfoncement obscur et anonyme donnant sans doute sur une courette intérieure. Le Bateleur entra. Un grand type à l’accent yougoslave l’arrêta d’un geste.

- Soirée privée, mec. Dégage de là.

Le Bateleur plongea ses regards dans l’œil droit du videur et commença à faire le ménage dans son esprit. Il ressentit comme une secousse quand l’autre céda. L’épais gardien se tint raide, vaguement absent. Le Bateleur lui passa la main devant les yeux et, n’obtenant aucune réaction, s’estima satisfait. Il pénétra plus avant dans le couloir obscur.

Un escalier voûté, puis les caves de l’immeuble. L’éclairage tamisé rendait la scène un peu indistincte, mais les nombreux reflets indiquaient sans ambiguïté l’omniprésence du cuir : cuir des sofas, cuir des vêtements, cuir des masques et des cravaches, le tout noyé dans une épaisse fumée.

- Qui voilà ! Jadran t’a laissé passer ?

- Je l’ai eu au charme.

Le patron de l’établissement esquissa un sourire et rajusta une lanière sur son épaule.

- Bien entendu. Ton charme est légendaire. Tu cherches quelque chose de particulier ?

- Une femme.

- Cuir, chaînes, ou les deux ? Une dominatrice, peut-être, ça te changera.

Sans relever le sarcasme, le Bateleur posa son sac dans un coin puis s’assit sur un canapé, à côté d’un ex-ministre trop occupé pour remarquer son intrusion.

- Pas une habituée. Elle n’a dû venir que trois ou quatre fois, et récemment. Charismatique, mais pas forcément jolie.

- Ton genre, quoi. Tu as enfin trouvé l’âme sœur ?

- T’occupe. Elle était là il y a deux nuits. Tu l’as vue, oui ou non ?

- Oui.

Le Bateleur se cala plus profondément dans le fauteuil.

- Quoi d’autre ?

- Qu’as-tu à m’offrir ?

- Que veux-tu ?

Le patron se pencha en avant et sa voix se fit murmure.

- Le nouveau préfet de police… Il était aux mœurs, avant. Et il ne me veut pas de bien. Comment s’en débarrasser ?

Pas de réponse. Le Bateleur regardait dans le vide, visiblement soucieux.

- Je sais que tu ne fais pas ce genre de choses, mec, continua le patron. Mais je sais aussi que tu connais des gens qui les font, et les font bien.

Toujours pas de réponse. Puis le Bateleur tira un paquet de cigarettes de sa poche, en arracha une languette de carton, puis y inscrivit un nom et une adresse.

- Voilà. Maintenant je veux mes réponses.

Le patron lut les deux lignes de texte, plia le carton et le glissa dans sa botte cloutée.

- Elle n’est venue que deux fois, commença-t-il, et à la deuxième elle était accompagnée par un type blond…

- Pas bien grand, l’air un peu perdu. Mais genre fils de bonne famille.

- C’est exactement ça, mec. Si tu connais les réponses, je ne vois pas pourquoi tu poses les questions. En tout cas, il avait le genre un poil drogué, mais qui n’a pas encore l’habitude. Jamais vu ce gars avant.

- Mais elle, d’où elle venait ?

- Elle avait une recommandation du Baron. Alors je n’ai pas osé me rancarder davantage. Mais son gigolo l’a appelé Beth… Je crois que c’était ça : Beth.

Le Bateleur se leva et reprit son sac ; il n’avait pas besoin de rester plus longtemps, ayant eu toutes les informations et toutes les confirmations que pouvait lui donner le patron de l’établissement. À côté de lui, l’ancien ministre se mit à gémir doucement. À grands pas, suivi par le patron, le jongleur se dirigea vers la sortie.

- Quand tu iras voir Christine, tu lui diras que tu viens de ma part. Elle saura ne pas te faire payer trop cher ses services.

- J’ai de l’argent, vieux. Je sais ce que ça coûte de se débarrasser d’un mec, surtout d’un officiel.

- Ce n’est pas de l’argent qu’elle te réclamera. Et en un sens, j’imagine que ça te plaira. Mais ça te coûtera cher de toute façon.

Puis il sortit. Dans le couloir, le videur était à genoux et vomissait abondamment.

- Salut Jadran, et bonne descente.

La rue était presque déserte, hormis deux pakistanais au noir qui déchargeaient un camion devant une boutique de confection. Le Bateleur les ignora, perdu dans ses pensées.

Le Baron n’était pas en ville, ce qui était plutôt une chance. Le Bateleur aurait le temps de couvrir ses traces avant qu’il ne revienne. Pour bien faire, il aurait fallu attendre qu’il fasse jour pour visiter l’appartement du vieil homme mais le Bateleur n’était pas sûr de pouvoir patienter jusqu’au lendemain. C’était le genre d’affaire à régler le plus vite possible, avant que la proie ne s’aperçoive qu’elle est traquée.

Vingt minutes plus tard, le Bateleur était au pied de l’immeuble du Baron, dans une petite rue donnant sur l’avenue de la Grande Armée. La porte à code ne lui résista pas longtemps et il monta quatre à quatre les grandes marches de marbre jusqu’au deuxième étage. Il n’avait pas allumé la lumière pour ne pas alerter le voisinage, et de toute façon l’obscurité ne le gênait pas outre mesure.

Il frappa à la porte, deux coups secs, et attendit une réponse qui ne vint pas. Sortant alors de son sac deux fines tiges d’acier, il entreprit de besogner la serrure, qui céda après un quart d’heure d’efforts. Où qu’il soit pour le moment, le Baron saurait qu’on était en train de pénétrer son saint des saints, mais le Bateleur n’en avait cure.

Sur la pointe des pieds, il entra dans le vestibule, évitant le regard sévère des ancêtres accrochés au mur. Il y avait quatre toiles, représentant chacune un homme entre deux âges, richement vêtu. La plus ancienne avait été peinte en Hollande, quatre siècles plus tôt. À elle seule, elle valait autant que l’appartement tout entier.

C’est dans un petit secrétaire empire qu’il trouva ce qu’il cherchait : le carnet d’adresses du Baron. Un coup d’œil à une des pendulettes lui démontra qu’il avait largement le temps d’en recopier l’essentiel. Il y avait là les coordonnées personnelles de quelques politiciens éminents, celles de deux actrices et les adresses de quelques pointures de l’occulte : un sataniste, deux sorcières dont la réputation avait franchi les frontières, le leader d’une petite secte thaumaturgique qui se réclamait de la Golden Dawn… Et dans le tas, le numéro de téléphone d’une Erzebeth.

- Banco. À nous deux, Beth…

Il n’avait plus de raison de s’attarder. Reprenant son sac, il laissa les lieux en l’état, ne prenant qu’un stylet d’acier, objet ancien aux armes d’une grande famille de la Russie Impériale. Le Baron le retrouverait bien un jour et suivrait une fausse piste qui le mènerait tout droit à un kabbaliste de Prague, ce qui aurait pour effet direct de blanchir le Bateleur. Un bon moyen de ne pas attirer l’attention sur soi. Et de la détourner à mesure…

Il ne lui fallut que quelques instants pour se perdre dans la foule qui se pressait aux sorties des cinémas, sur les Champs. Descendant l’avenue, il se retrouva bientôt sur les bords de la Seine qu’il remonta jusqu’à la passerelle des Arts. Les projecteurs des bateaux-mouches illuminaient le fleuve, donnant à l’eau un aspect féerique, lumineux et propre, difficilement compatible avec la grisaille affichée de jour. Le Bateleur traversa, s’enfonça dans le dédale des ruelles du sixième arrondissement, puis arriva devant l’école de médecine.

Le studio n’était pas très reluisant. L’unique fenêtre donnait sur une des galeries latérales de l’Odéon, les murs étaient couverts d’affiches révolutionnaires déchirées, dont un Che garanti d’époque. Mais il y avait un coin de la pièce qui tranchait avec le reste : trois ordinateurs récents, dont un que le grand public ne verrait jamais, un fouillis de câbles et de périphériques bourdonnant en cadence, et au milieu de tout ça un improbable personnage, moitié étudiant attardé, moitié savant fou à la conquête du monde.

- Monsieur Wire, tu aurais deux minutes pour me trouver à qui appartient ce numéro de téléphone ?

- Il y a des annuaires inversés, pour ça.

- C’est probablement une liste rouge.

Le maître des lieux haussa le sourcil et prit un air intéressé.

- Un officiel ?

- Ce numéro-là, non. Mais l’affaire devrait permettre de faire tomber le préfet de police.

- Pas mal. Donne-moi ce numéro.

Tout en tapant quelques codes sur un des claviers, l’informaticien continua la conversation comme si de rien n’était.

- Mais au fait, bonhomme, je croyais que tu restais en dehors des affaires politiques… Tu viens de rallier la cause ?

- C’est juste… un effet secondaire d’un travail que je suis en train d’accomplir.

- Je comprends mieux. Dis donc, tu frappes fort… C’est un numéro réservé.

- Et c’est quoi, ça ?

- Numéro sans abonné, mais pas libre non plus… C’est encore mieux que la liste rouge : il n’existe pas.

Le Bateleur se pencha vers l’écran. L’histoire commençait à l’inquiéter.

- C’est bidon ? Le numéro est faux ?

- Non. Réservé. Ça veut dire qu’on les garde pour des services spéciaux, des concubines de présidents, des transfuges à haut risque… C’est un peu plus compliqué à obtenir. Reviens dans une heure.

Une heure à tuer, une heure de perdue. La nuit ne serait probablement pas éternelle, et il fallait conclure vite. Le Bateleur jeta un coup d’œil à un horodateur. Une heure et demie du matin. Il valait peut-être mieux mettre l’intermède à profit pour retourner voir le jeune homme et lui demander des précisions.

Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver au Panthéon. Il pénétra dans un des immeubles cossus de la place et monta jusqu’à l’appartement où vivait son client. Il frappa par acquit de conscience, mais soit le jeune homme dormait, soit il n’était pas là. Le Bateleur força la serrure, bien plus facile à domestiquer que celle du Baron.

Personne dans l’appartement. Luxueux, mais un poil trop tape à l’œil. Le Bateleur sourit en constatant qu’une sérigraphie de Klee avait été posée à l’envers. Il y avait une reproduction d’un Bacon, aussi, un genre de crucifixion sanguinolente. Curieusement, le Bateleur se dit que ça faisait sens. Il passa en revue les quelques pièces. Le lit était défait, impossible de savoir depuis quand. Inutile de s’attarder. Le Bateleur sortit, ferma la porte et retourna chez Monsieur Wire.

L’informaticien était occupé à sortir un listing d’adresses secrètes du ministère de la Défense.

- J’ai ce que tu m’as demandé. Tu ne me dois rien, à propos. J’en ai profité pour récupérer quelques trucs utiles.

- Je n’en doute pas, Wire. Où vit-elle ?

- Elle ? C’est une fille ? Marrant, l’adresse correspond à une société d’export… Une nana, dis-tu… Dis-moi, le jongleur, tu ne serais pas en train de t’encanailler ?

- Encanaille-toi toi-même, Wire. Tu en a plus besoin que moi. Ça fait combien de temps que tu n’es pas sorti de ton antre ?

- Depuis hier matin, pour aller chercher des surgelés.

- Soit c’est une coïncidence, soit tu es en progrès. Allez, merci.

De retour dans la rue, le Bateleur regarda l’adresse. Un appartement en bas de la rue Saint Martin. À trente mètres à peine de l’endroit où il jonglait d’habitude. La coïncidence lui arracha un sourire : il était passé devant en début de soirée, avant même de commencer ses recherches.

L’entrée de l’immeuble n’était pas fermée. Il s’arrêta devant les boîtes aux lettres, mais ne trouva aucune indication de nom pouvant correspondre à Beth ou à une société d’export. Il ressortit. Vu de la rue, il n’y avait aucune fenêtre éclairée. Vu de la cour, juste une lueur mouvante, perçant entre deux rideaux au troisième. Le Bateleur hésita un instant : si près de son territoire, il ne voulait pas courir le risque de se tromper.

Il grimpa l’escalier à pas de loup et s’arrêta devant la porte. Collant son œil au judas, il n’arriva à percevoir qu’un point de lumière jaunâtre, de l’autre côté. En désespoir de cause, il se pencha pour écouter à la serrure.

La vie des animaux, la bande son assourdie d’un documentaire sur les mœurs d’une antilope du Kenya. Pas le genre de bruits auxquels il s’attendait. Le Bateleur s’écarta de la porte et s’accouda à la rampe de bois usé pour chercher une autre approche.

Il redescendit étudier les boîtes aux lettres. À la lueur de son briquet, il en repéra deux qui ne portaient pas d’étiquette. Une d’elles correspondait à une chambre de bonne sous les combles et l’autre à l’appartement du quatrième gauche. Pas de courrier ni dans l’une ni dans l’autre, pas plus que de prospectus. La chambre de bonne ne cadrait pas. L’appartement, par contre…

La porte ne payait pas de mine, avait besoin d’une couche de peinture et n’était pas fermée. Il entra en silence. Personne dans le salon, ni dans la cuisine. Un gémissement étouffé se fit entendre, venant de la chambre à coucher. Le Bateleur entrouvrit la porte. Elle était là, léchant -non- buvant l’intérieur de la cuisse du jeune homme. Lui geignait doucement, en cadence avec les bruits de succion de la femme, le regard vide. Le Bateleur posa son sac, en sortit une baïonnette et s’approcha de celle qui ne pouvait être que Beth.

Elle l’entendit, mais trop tard : il l’attrapa par les cheveux, la tira en arrière et lui trancha la gorge. Le jeune homme sortit de sa torpeur et se mit à hurler. Le Bateleur finit de couper la tête de la femme et la posa par terre, devant le lit. Puis il lui planta la baïonnette dans le cœur. Le jeune homme eut un haut-le-coeur, se rua vers la salle de bain mais vomit avant de l’atteindre et il finit par s’écrouler, perdant abondamment son sang par sa blessure de la cuisse. Artère fémorale tranchée : la blessure qui tue les matadors dans l’arène, pensa le Bateleur. Portant le corps de la femme, il enjamba le jeune homme et entra dans la salle de bains. Un lavabo luxueux, pas mal de produits de beauté, mais pas de miroir.

Le Bateleur posa le corps dans la baignoire et l’aspergea de tout ce qu’il put trouver de combustible : eau de Cologne, lotion capillaire, parfum, essence à briquet, puis il y mit le feu. Pendant que Beth brûlait, il partit chercher un sac en plastique dans la cuisine et emballa soigneusement la tête. Puis il s’occupa du jeune homme, pansa sa plaie, l’habilla et le réveilla en le giflant.

- C’est fini. Elle est morte.

Le jeune homme eut un nouveau haut-le-coeur, mais il n’avait rien à vomir et il tomba à genoux en se contorsionnant.

- Je sais, c’est comme un éternuement qui refuse de partir, lui glissa le Bateleur. Je vais vous apporter un verre d’eau, ça vous fera du bien. Après, il faudra nous en aller.

D’une main tremblante, le jeune homme accepta le verre d’eau et il se mit à boire à petites gorgées. Le Bateleur attendit patiemment qu’il ait fini puis il essuya soigneusement le verre et retourna le porter dans la cuisine. Ensuite, il alla récupérer sa baïonnette dans les restes fumants qui jonchaient le fond de la baignoire. Le feu avait parfaitement nettoyé la lame.

Dix minutes plus tard, les deux hommes traversaient la Seine. Au milieu du pont, le Bateleur tendit au jeune homme le sac en plastique contenant la tête.

- Tenez. C’est à vous qu’il revient de finir ce qui a été commencé.

Le jeune homme hésita, se décida enfin à prendre le sac et le jeta dans le fleuve. Les remous s’effacèrent au moment où l’aube commençait à poindre. Le jeune homme regardait l’eau sans mot dire, tête basse.

Le Bateleur le laissa là et repartit vers Beaubourg. Les quilles s’agitaient dans son sac, semblant réclamer une heure ou deux de jonglerie.