mercredi 24 août 2016

En fait, je crois que je préfère le café crème au café philo

Je n’ai mis qu’une seule fois dans ma vie les pieds dans un « café philo ». C’était venu comme ça, parce que ça n’était pas loin de chez moi et que les mamies qui fréquentaient la librairie où il m’arrivait de bosser à l’époque m’y avaient encouragé, soit que les remarques que je pouvais faire au boulot leur semblaient pertinentes, soient qu’elles aient voulu renouveler le cheptel de l’événement en proposant des gens un peu plus mordants.

Alors il faut savoir que je n’ai jamais été un gros consommateur de philosophie. J’ai mis le nez dedans à plusieurs reprises, bien sûr, et sans doute avec profit pour mon âme, mais je ne me suis borné qu’à picorer dans quelques auteurs qui me semblaient pertinents pour moi : les Lumières, Nietzsche, quelques antiques, quelques médiévaux. Pour le reste, Kant et Wittgenstein m’ont semblé profondément imbitables, Platon m’a horrifié (j’ai dans l’idée que ce type était humainement un sérieux connard, et probablement, sur le plan politique, un genre de nazi) et ce que j’ai retenu d’Aristote, c’est surtout la Poétique, qui sur le fond continue à être pertinente, mais dont les charges misogynes, entre autres, me font hurler de rire. Sérieux, c’est bien, la Poétique, n’hésitez pas à y mettre le nez, et à y projeter vos formes narratives favorites, quitte à faire le tri après. Après, plein de trucs que j’ai pu lire peuvent relever de la philo d’un certain point de vue, mais me semblent plutôt concerner la politique ou la théologie, et je ne les range du coup pas dans cette catégorie. Le Contre les Galiléens de Julien l’Apostat est probablement un peu de la philo (et une défense de la philo), mais j’y lis bien des choses autres. Pareil, n’hésitez pas à lire ça, ça demeure curieusement actuel, et du coup ça renvoie dos à dos les calotins de toutes obédiences. Quant à Bakounine ou Thoreau, est-ce encore de la philo ? Et Arendt ? Je connais des gens qui pensent que oui. D’autres que non. Et on ne peut pas dire que j’aie vraiment fréquenté les contemporains ailleurs qu’en talk-shows. Je trouve souvent plus de grande philosophie dans certaines pages de Céline, de Bukowski, de Borges ou de Lowry (et qui tous auraient eu le bon goût de tiquer si on les avait qualifiés de philosophes) que chez BHL ou Ferry. C’est curieux, non ? Et si j’aime bien Onfray, je suis d’autant plus inquiet de sa posture iconoclaste qu’elle m’est immédiatement sympathique, or j’ai tendance à me méfier des gens qui sont trop souvent d’accord avec moi, ou qui démolissent trop vite : ils ne m’apprennent pas forcément grand-chose. Après, les quelques philosophes estampillés que j’ai eu l’occasion de rencontrer (mais c’était par la suite), s’ils m’ont semblé charmants, m’ont globalement parus hors du coup, soit qu’ils énonçassent des platitudes bien emballées, soit qu’ils s’attachassent à des détails me semblant pour ma part que d’une signification purement anecdotique (note à moi-même : arrêter de faire le mariole avec la conjugaison, je ne suis pas certain que ça apporte grand-chose à la démonstration, si tant est que cela en fusse une).

Bref, je n’étais probablement pas armé correctement pour ce qui s’est ensuivi.

La salle de l’étage d’un des rades du coin (rade que je ne fréquentais guère, le trouvant esthétiquement impersonnel et humainement glacial) (y avait à trois cent mètres un petit boui-boui tenu par une espèce de gitan qui m’était beaucoup plus sympathique, sans compter le pub irlandais à l’autre bout de la rue, et le PMU qui avait un rayon presse correct) abritait donc tous les quelques dimanches un café philo, animé par un type dont je ne me souviens plus des lettres de marque mais qui tenait plus de l’animateur de talk show de fin de soirée sur une chaine éteinte que du philosophe, mais peut-être est-ce que je ne connais que couic en philo et que je me fais des idées sur ce à quoi doit ressembler un philosophe ou assimilé, allez savoir.

Je crois me souvenir que la discussion tournait autour de la réalité ontologique du mal, ou l’une de ces vieilles tartes à la crème des débats éthiques et moraux qui ne sont décidables qu’à condition d’adopter a priori un point de vue tranché reposant sur des bases axiomatiques arbitraires (vous avez vu hein, comme je parle bien le philosophe, quand je veux ?).

De braves dames ont occupé le terrain en agitant le spectre du relativisme moral, nonobstant le fait que se poser la question en termes de morale revenait à tomber dans des critères arbitraires, et donc à valider en creux le relativisme subséquent.

Vint mon tour de parler.

Plutôt que de me lancer dans de plates considérations comme celles que s’infligeaient mutuellement les rombières, je décidai de repartir à la racine du dossier, et aux premiers textes évoquant le problème il y a trois ou quatre millénaires de ça à Babylone (le livre de Job, avec son allure de faux dialogue platonicien, était une remise au goût de l’époque de ces vieux traités akkadiens), en un temps où la morale était essentiellement une pratique rituelle basée sur une notion de pureté pas encore poussée à l’absolu (les babyloniens ne raisonnaient jamais en termes d’absolus abstraits).

Ayant constaté à l’occasion des interventions précédentes que le temps d’attention maximal de l’auditoire était limité, je décidai exceptionnellement de faire court et synthétique (pas à la babylonienne, donc, les babyloniens palliant à l’absence de règles fondamentales absolues par la multiplication des exemples probants).

Ça n’a pas suffi. Les mamies n’y ont rien bité, et j’ai eu droit à un démontage en règle sur le ton du comparaison n’est pas raison (je ne comparais rien, je me contentais de débobiner l’écheveau jusqu’au bout de fil le plus lointain, pour remonter la discussion dans l’ordre) et que je faisais du Voltaire ou du Montesquieu de Prisunic (ce n’est pas l’expression qu’elles ont employé, je vous rassure, mais ça revenait à ça). Bref, j’étais hors-sujet, crime suprême, alors qu’il me semblait bien que sur ce problème précis, c’était la grille de lecture morale qui était à côté de la plaque, la morale ne se construisant qu’après, une fois que le mal en tant que tel avait été défini. Comme dit le serpent d’Eden, c’était à se la prendre et se la mordre.

C’était reparti comme en 14 et on ne définissait plus les méchants que par rapport aux gentils, et la petite mamie qui m’avait encouragé à venir était désolée pour moi (elle était lectrice avide de Steiner, je crois me souvenir, mais je n’ai pas été bien loin dans la lecture de Steiner, pour ma part, faudrait peut-être que je réessaie).

En tout cas, je n’y suis jamais retourné. Sous prétexte officiellement que l’horaire ne me convenait que moyennement : dix heures et demie le dimanche matin, ça fait bien au moins deux heures que je bosse, en général, pissant du texte pour les éditeurs qui en veulent bien.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire