vendredi 30 mars 2012

L'Empereur-Dieu de Dune saga l'autre

Hop, suite et fin des redifs à propos de Dune. Si jamais je me fends d'un "les hérétiques", ce sera de l'inédit.


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Le précédent épisode de notre grande série sur la série de Frank Herbert avait évoqué l'aspect manipulatoire de la narration dans Dune, cette façon d'arriver à créer dans l'esprit du lecteur des motifs qui ne sont pas dans le texte initial.

La manipulation est patente dans le domaine du mysticisme. Demandez à dix lecteurs de Dune si Dune est une série mystique, au moins neuf vous répondront "oui" sans ambage, considérant que ça va de soi.


Il y a même des bonnes sœurs.
C'est à s'y tromper, forcément.

Et, un fois encore, le vieil Herbert (on oubliera charitablement le jeune Herbert et son sbire Kevin J. en personne) les aura roulés dans la farine.

Dune est une série dont l'aspect mystique est une illusion habile, un savant effet de manche. Certains personnages de la série sont mystiques. Certaines organisations et peuples de Dune sont profondément mystiques. Mais l'univers en lui-même et le propos ne le sont, paradoxalement, en aucun cas.

tout de suite, là, vu comme ça,
ça fait moins mystique


Mais le paradoxe n'est, justement, qu'apparent. La multiplication des points de vue et l'insistance mise à trancher le moins possible font de Dune un univers profondément relativiste, déterministe et, par conséquent, matérialiste, quelles que soient les croyances de ses habitants. Le pouvoir le plus fantastique de la série, la prescience, est ramené à une combinaison génétique associée à un déclencheur chimique puissant, l'épice. Tous les autres "pouvoirs" sont présentés comme la libération du potentiel humain, le résultat d'un entraînement rigoureux, sans intervention d'aucune transcendance. Les pouvoirs génétiques mémoriels des Bene Gesserit ont besoin du même déclencheur chimique, et sont liés à une mémoire ancestrale présentée comme allant naturellement de soi.

Avouez que Benoit XVI serait vachement plus rigolo comme ça.



La mystique fait partie du décor de Dune. Il y a une mystique atréïde de la dévotion à l'honneur et à la parole donnée, il y a une mystique bene gesserit du sacrifice à la cause, et une mystique fremen de l'attente du messie, puis de la guerre sainte. Chacune de ces mystiques est battue en brèche, puis annulée par la suite de l'histoire. Les Atréïdes sont exterminés. Les Bene Gesserit se renient, cherchant à empêcher la création du Kwizatz Haderach après avoir réussi à l'accomplir, comprenant qu'elles ont ouvert la boite de Pandore. Les Fremen finissent par être assimilés et par se dissoudre dans l'Empire, finissant comme marchands de souvenirs d'un temps révolu. Il n'est pas innocent que messie promis, Paul Muad Dib ne croit pas à sa propre mystique et tente par tout les moyens d'y échapper.



Bon, tous les autres sont dessinés par Moebius,

alors je vais essayer de faire semblant, histoire de pas me faire repérer.


Et à l'arrivée, la référence à un quelconque Dieu n'est qu'une façade, Dieu n'intervient jamais. Il n'y a que des dieux, des hommes qui se hissent à un niveau divin, ou qui sont divinisés par leur peuple. Le seul à se rapprocher d'un pouvoir divin et opératif est Léto II le tyran, sacrifiant tout pour infléchir le cours du futur.



Essaie encore, petit scarabée

Le mysticisme, dans Dune, est comme le reste affaire de perception. Le jus mystique dans lequel baignent certains des protagonistes contamine le regard du lecteur. Au point que Jodorowsky, quand il tente de l'adapter au cinéma (avec Moebius, Chris Foss et Giger aux manettes graphiques), projette dessus tout un appareil ésotérique. Ce n'est, de sa part, pas un contresens. C'est juste une réinterprétation personnelle, une reconstruction dans un autre cadre de référence. Il n'est d'ailleurs pas innocent que, quand il réutilise le travail accompli pour Dune pour créer une bande dessinée, l'Incal, il soit obligé d'y ajouter deux éléments d'essence divine, Orh et l'Incal lui-même.

jeudi 29 mars 2012

die Pforte des Hermes !

Tiens, je viens de recevoir le tome 2 de Kreuzfahrer, l'adaptation teutonne de Crusades. Petite surprise en déballant l'album, la couve :


Vous l'aurez reconnue, c'est la couve du tome 3 de la version française. Et il ne s'agit pas d'une erreur : en fait, ce tome 2 compile les tomes 2 et 3, ce qui fait que nos amis d'outre-Rhin auront la fin en même temps que nous. Du coup, j'ai l'impression que cette rapidité de réaction a posé des soucis au niveau de la trad, puisqu'elle a été faite à quatre mains, pour partie par le traducteur du premier, pour partie par quelqu'un d'autre. Et de fait, par endroit, ça m'a l'air un poil moins fin que ce qui avait été fait précédemment, c'est un poil plus littéral. (mais bon, je dis ça, je suis pas non plus une super brute en Allemand). Très bel objet, en tout cas, comme le premier : format comics, avec jaquette, papier mat, bonne prise en main.



mercredi 28 mars 2012

Images du soir

Je ne sais pas si vous allez parfois faire un tour sur les blogs dont je donne opportunément l'adresse dans la barre latérale du mien. Dans le tas, il y en a qui se font une spécialité de diffuser de vieilles images d'autres temps, genre par exemple des illustrations de SF antédiluvienne à grand papa. Le genre de truc dont je suis grave fan.

Celle-ci convoque tellement de symboles disparates
que je me refuse même à les énumérer. Ça flirte bien
avec le notion de dissonance cognitive dont je vous
rebat régulièrement les esgourdes

C'est aussi pour des raisons comme ça que je voulais devenir héros de la conquête spatiale

Ça, c'est une couverture de Keleck pour un roman de Norman Spinrad
J'aime beaucoup son boulot, à Keleck, il est bien dérangeant.
Un seul artbook était sorti à ma connaissance, à une époque
où j'avais pas le rond. Il est introuvable de nos jours, bien entendu.


Décidément, je ne connaissais pas ce Cartier
mais j'aime bien son style :
ça aussi, ça convoque une imagerie gentiment dérangeante

mardi 27 mars 2012

Les Enfants de Dune Saga l'Autre

Troisième partie de mes explorations dunesques.


Malgré tous les tripatouillages révisionnistes des continuateurs, Dune sera resté comme un monument de la SF, tout comme le Seigneur des Anneaux est un monument de la Fantasy. Un de ces cycles qui a atteint le rang de classique. Il n'y en a pas tant que ça, quand on y regarde de plus près. C'est aussi, comme le Seigneur des Anneaux d'ailleurs, un des plus imités. En créant Dune, Herbert avait créé tout un langage, tout un jargon, toute une culture, mais cette culture a largement débordé des pages de son œuvre pour resurgir, à son corps défendant, dans les pages de celles des autres.

C'est une astuce courante : nombreux sont les auteurs de SF qui utilisent ce principe du jargon comme outil d'immersion dans leur univers. C'est d'ailleurs le principe du techno-babble et de ses dérivés dont je vous causais ici même pas plus tard que dernièrement. Moins nombreux sont ceux qui l'ont poussé aussi loin que Frank Herbert. Et très rares sont ceux qui l'ont fait d'une façon aussi cohérente et efficace. Le jargon, chez Philip K. Dick, est un décor et il est le même d'un roman à l'autre, devenant une clé d'accès rapide à des livres à l'univers interchangeable, instable, qui n'est de toute façon pas leur sujet puisque le sujet de Dick n'est pas son univers, mais la façon dont il s'effondre, craque aux entournures, laisse passer des bouffées d'autre chose. Le jargon, chez d'autres auteurs, devient vite tentaculaire, pesant, et d'ailleurs moteur d'exclusion : en dehors des fans, il a un aspect rébarbatif qui peut dissuader le néophyte d'accéder à l'œuvre. Souvent, pourtant, la référence à Herbert est évidente, mais elle est poussée, caricaturée. Et toujours, elle oublie qu'en dessous de son jargon, Herbert avait suggéré tout un langage non verbal, bien plus important, incarné par les sœurs du Bene Gesserit, force souterraine de l'histoire. Les sœurs savent lire les forces souterraines qui agitent les hommes dans leur ton de voix, leurs attitudes, leurs gestes inconscients.



Herbert fut aussi l'un des pionniers du gros cycle-univers de SF en pavés colossaux. Mais là encore, les auteurs de gros cycles qui décrivent par le menu le moindre boulon n'ont pas pris la mesure du paradoxe que constitue l'écriture de Dune. Herbert se complait à décrire les états d'âmes et les mouvements émotionnels de ses personnages. Il les lance dans des dialogues très denses… Et ne décrit quasiment jamais leur environnement, ou alors de façon très schématiques. Il triche systématiquement avec le décor. Comment, alors, la plupart des illustrateurs, chefs costumiers et autres décorateurs qui ont eu à travailler sur Dune ou tout au moins à s'en inspirer sont-ils tombés sur ces univers visuels baroques, touffus et connotés ?

Là est, peut-être, la plus grande force de Frank Herbert. La plus grande illustration de son propos, d'ailleurs. Dune est une série qui s'appuie énormément sur un codage subtil de l'information. La plupart des personnages font figure de paranoïaques à l'affût du moindre signe, de la plus petite indication que laisserait échapper leur interlocuteur ou leur adversaire, de la moindre ouverture permettant, sans passer par la verbalisation, voire en la court-circuitant, de plonger dans ses processus mentaux. La chose est d'autant plus paradoxale que, étant écrivain, Herbert passe forcément par le verbe pour l'exprimer. Mais son verbe, s'il exprime énormément, ne le fait pas forcément de façon explicite : l'implicite, chez lui, est le miroir du livre, sa continuation, son ombre. Herbert coupe des chapitres entiers quand il estime que les événements qu'ils rapportent sont plus efficaces laissés en hors-champ. Son écriture n'est pas factuelle ni comportementaliste, elle est psychologique à un degré que nos scénaristes télé et ciné français, obsédés par la "psychologie" sommaire de leurs personnages, ne sauraient atteindre ni même comprendre. Herbert jouera avec des notions similaires dans Dosadi, un roman dans lequel les conditions sociales et environnementales extrêmes régnant sur une planète en font le cadre idéal pour une expérience d'endurcissement de l'esprit. Ceux qui ont vécu sur Dosadi sont psychotiques au dernier degré, mais des psychotiques suprêmement adaptés à l'interaction sociale fine. Mais de la planète elle-même, on n'apprendra ni ne verra grand-chose. Ce sont ses habitants, l'important.

Bref, chez Herbert, le décor importe peu. Il est, comme il se doit peut-être, renvoyé à l'arrière-plan.




L'aspect baroque, visuellement touffu et détaillé de l'univers d'Herbert ne passe pas, ou très peu, par la description. Mais par une accumulation d'éléments contextuels agissant à un niveau quasiment subliminal. Dune, c'est un univers féodal, un univers avec des phénomènes de cour, dans lequel tous les rapports entre grandes maisons sont codifiés, jusqu'aux modalités de l'assassinat politique. C'est un univers qui s'affiche comme martial, mais où les femmes détiennent une portion énorme du pouvoir réel. C'est un univers qui est entré en décadence, probablement depuis longtemps, dans lequel des êtres frustres et laissés de côté par les puissants finissent par secouer les barreaux de la cage et à faire s'écrouler sous leur propre poids des pans entiers d'une société sur-stratifiée. Cette densité des rapports, cet affichage passéiste et féodal, c'est cela qui génère, dans l'esprit des lecteurs, cette sensation de densité visuelle, d'une manière qui n'est pas sans évoquer la synesthésie.



C'est sans doute là que se trouve la grande spécificité de Dune. Et le piège tendu à tous ceux que Dune a inspiré (et je m'inclus directement dans le lot, un de mes premiers albums était un hommage appuyé à l'univers d'Herbert). Les pillards de Dune répercutent non pas Dune, mais leur perception de Dune, manipulée par Herbert lui-même à l'aide de balises sémiotiques vicelardes et roublardes. Et c'est ce qui rend parfaitement vaine la volonté de compléter, de boucher d'éventuel "trous" de cet univers, dont la force était que l'essentiel se trouve dans la tête des lecteurs et pas forcément dans les livres eux-mêmes.

lundi 26 mars 2012

Back in USSR

Ah, je sais que ça vous manque, l'imagerie soviétique, alors j'en remets une louche, rien que pour le funskitch :

Stjepan Ditkoff présente : Doktor Strannyi face à Eternititch


Z comme Zarkoff : la Traban qui vole !


Luttons contre les ouvre-boites qui
se coincent dans le couvercle, camarades !

dimanche 25 mars 2012

It's coming, it's coming oh yeah !

Pas encore reçu les magasines urban comics que j'avais traduits pour ce mois-ci. Ils sont repoussés d'une semaine, parait-il.

Par contre, j'avais dans ma boite aux lettres le carton avec mes exemplaires de Crusades tome 3 ! Ayé, il existe, il est là ! Pour ceux qui n'auraient pas tout suivi, Crusades est une bande dessinée que je coécris avec un certain Izu, et qui est dessinée par un chinois, Zhang Xiaoyou, qui n'est curieusement pas le Zhang Xiaoyou auquel est consacré ce blog-là.



Normalement, Crusades sera en vente ce mercredi. Réservez déjà votre exemplaires, true believers !

samedi 24 mars 2012

Le Messie de Dune saga l'autre

Hop, suite de l'article de l'autre jour sur Dune. Là encore, j'ai un petit peu remanié l'article original publié il y a trois ans.


Je ne sais pas si vous avez vu l'argumentaire des "interquelles" (oui, c'est le terme qu'ils emploient) de Kevin J. En Personne, l'Attila de la littérature science-fictive. Il y a un proverbe qui parle de nains juchés sur les épaules de géants, mais l'expression implique que les nains voient plus loin, du coup, que les géants sur lesquels ils se juchent. Alors que Kevin J., non. Il monte sur les épaules d'un géant, mais ce n'est pas pour regarder plus loin, c'est pour regarder par terre. C'est triste, je trouve.

Donc, voyons l'argumentaire de Paul le Prophète, l'histoire secrète entre Dune et le Messie de Dune. Et l'argumentaire pose cette question taraudante : dans Dune, Paul est un jeune et gentil idéaliste qui combat des méchants affreux. Dans Le Messie de Dune, il est devenu une espèce de salopard de dictateur galactique qui a tué plus de gens que Mao, Hitler et le régime coca / hamburgers réunis. Que s'est-il passé, grands dieux ? Quel mystère ! Comme l'argumentaire est mal foutu, on peut même y lire entre les lignes un vibrant reproche à la vraie saga de Dune. Une accusation d'incohérence. Une difficulté insurmontable pour les gentils lecteurs qui n'y retrouvent pas leurs petits. Heureusement que Kevin J. est là pour réparer les conneries de Frank Herbert.

Kull Wahad.

C'est fou, cette civilisation où même les gens dont c'est censé être le métier ne comprennent plus les forces souterraines qui agitent un texte. Ne comprennent plus le vrai sujet d'un texte sous son argument apparent. N'en comprennent plus les personnages par incapacité à dépasser le dualisme "les gentils et les méchants". Si Paul est un gentil au départ, alors faut expliquer comment il est devenu méchant un tome plus tard. Ou le dédouanner de sa méchanceté pour qu'il reste un gentil, en réexpliquant tout au besoin. Dommage que Kevin J. (et son complice, que je ne nommerai pas car il déshonore ses ancêtres) n'ait pas lu d'assez près les bouquins dont il est censé donner la suite. Même dans Dune, Paul Atreides n'est pas qu'un gentil garçon. Oui, il est peut-être idéaliste (Et qu'un idéaliste puisse se durcir face à la réalité semble échapper à Kevin. Qu'un idéaliste puisse se retrouver prisonnier de sa propre mystique lui est visiblement inconcevable), mais c'est aussi quelqu'un qui est en train d'accomplir une terrible vengeance. Ce n'est pas un "gentil", même s'il a, peut-être, meilleur fond que ses adversaires. Une telle vengeance, surtout avec les moyens que se donne Paul, compte tenu aussi des forces avec lesquelles il joue pour l''accomplir, l'empêche de rester un gentil garçon, s'il l'a jamais été.

Ce qui est très drôle, c'est que toute la saga de Dune est dominée par les Bene Gesserit, dont le boulot est de lire entre les lignes encore plus fort qu'un DRH accro à la PNL et aux ecstas. Dans Dune, rien ne doit être totalement pris au premier degré, jamais. Tout relève du signe pointant sur autre chose. Des plans dans des plans dans des plans, des feintes dans des feintes dans des feintes. Même les pires explosions de violence destructrice ne sont parfois qu'un leure. Même les meilleures intentions sont parfois une arme politique. Même les meilleurs traits de caractère sont parfois des tares génétiques qu'on s'efforce d'éliminer. Les Atréïdes ne sont pas des gentils. Le vieux Duc était un bravache, Leto 1er un ambitieux, Paul un usurpateur et Leto II un tyran. Qu'ils aient pu avoir de bonnes intentions est probable. Qu'ils aient tenté de limiter la casse en un fait avéré. Le sacrifice accompli par Leto II est admirable dans sa démesure, dans son côté christique absolu. Il conduit aussi à faire de lui un monstre répugnant, un manipulateur mégalomane. Tout cela pour une bonne raison. C'est là que se situe, justement, une partie du sacrifice. Mais Leto n'est pas celui qui paye le prix le plus élevé. La famine et l'exode qui s'ensuivent représente encore plus de morts que tous les jihads lancés au nom de Paul Muad'Dib.


À l'autre extrémité du spectre, les Harkonnen, ennemis héréditaires, présentent un cas tout aussi intéressant. Les Harkonnen, à la base, ce sont ces méchants qui feraient peur même à Dark Vador. Ils sont odieux, pervers, déviants, répugnants. Heureusement qu'ils passent leur temps à essayer de se zigouiller entre eux (quand ils ne sont pas en train de zigouiller leurs ennemis, ou de les faire zigouiller par d'autres, ou de les torturer). Méchants, les Harkonnen. Méchants. Et pourtant... Pourtant, le Bene Gesserit tient à récupérer leurs gènes. Et y tient tellement que pour bien faire, il faudrait les croiser deux fois plutôt qu'une avec la lignée atréïde. Les Atréïdes sont ceux qui finissent par s'enfermer dans le piège déterministe de la prescience. Et ce sont leurs gènes Harkonnen qui leurs permettent de basculer, parfois, dans l'imprévisible. De desserrer les mâchoires de l'étau (en refermant celles de Leto sur la civilisation dans son ensemble). C'est Jessica, la fille du baron Harkonnen, qui suivra ses sentiments plutôt que les plan et empêchera que le Kwizatz Haderach ne soit une marionette entre les mains des Sœurs. C'est Paul qui jettera à bas une civilisation dix fois millénaires. C'est Leto qui navigue dans les replis du futur comme les monstrueux navigateurs explorent les replis de l'espace.

La prescience fige le temps, mais il existe un facteur qui permet de secouer les barreaux de la cage. D'un coup, l'extraordinaire perversité des Harkonnen prend des allures de mal nécessaire. Horiblement, terriblement nécessaire. Difficile d'ailleurs de ne pas rapprocher le baron, obèse, manipulateur et monstreux, de son arrière petit fils Leto qui pousse ces traits jusqu'à une démesure absolue.

I see plans within pants (proverbe Harkonnen)

Des milliers d'années plus tard, c'est encore un dispositif Harkonnen qui permettra à Miles Teg et à Duncan Idaho d'échapper à leurs ennemis. D'un coup, on se demande si l'éternel jeu de cache-cache entre hasard et nécessité ne trouve pas son illustration dans le cycle de Dune. Des évènements qui sembleraient aléatoires, absurdes sur le moment, mais qui s'insèrent tous dans un grand plan ou, pour mieux dire, dans un grand mouvement de nécessité aveugle. Leto le tyran comme incarnation de la coûteuse nécessité, celle de rétablir la part de chaos, de hasard, dans les affaires humaines...

C'est une éthique étrange, qui se dégage de Dune, par delà-le bien et le mal. Une éthique du pragmatisme abolu, incarnée par Leto, mais aussi (et presque surtout) par le Bene Gesserit, qui fera faire à ses propres plans un virage à 180 degrés quand il finira par comprendre que le Kwizatz Haderach, au lieu d'être un être libre de toute entrave, est une prison pour tous.

Hasard et nécessité. Des incarnations d'icelle qui précipitent le règne d'icelui, et retour. Un pragmatisme qui tent à canaliser ce chaos. Un chaos qui conduit à prendre des positions tranchées et à tirer des plans sur le long terme.

C'est une des choses que l'on peut voir dans Dune, et que ses continuateurs n'ont semble-t-il pas vue. Ou peut-être n'était-ce qu'une autre feinte de l'auteur, qui aurait alors laissé délibérément saccager son œuvre pour pousser les fans à aller voir ailleurs ?


vendredi 23 mars 2012

Secrètes origines

Dans mon métier de traducteur, il m'arrive d'essayer de caser des trucs pendables, des références absconses, des sous-entendus limite-limite, des gags idiots. D'aucuns croient à un concours entre traducteurs, d'ailleurs, vu que certains de mes confrères sont travaillés par les mêmes fâcheuses tendances, mais on ne saurait accréditer une telle thèse sans entacher l'honneur de toute une corporation… Ces gens citent à l'appui de leur démonstrations le fait que l'utilisation du mot "slip" a connu une recrudescence étrange dans vos illustrés préférés dans la seconde moitié des années 2000. Ou que brièvement, le mot "fulchibar" a fait des apparitions surprise au détour de pages diverses, sous diverses plumes, chez divers éditeurs. Que parfois, des citations de Dalida, Barbara, Alain Souchon ou Pierre Dac jaillissent comme ça, sournoisement dissimulées dans d'innocents comics de Super-héros.

Parfois, ce n'est juste pas notre faute. Dans un Mickey en Anglais, daté de 1940, je suis quand même tombé sur ceci :


"Do you know about a peeping tom ?"

"In this case, it's a peeping dick."

(un détective regardait par le trou de la serrure)

Ce qui me comble d'aise à titre personnel (oui, j'ai assez mauvais fond, en fait), mais me pose aussi des soucis traductionnels (voire traductionnatoires) évidents.

Mais les facéties dans une traduction ne sont pas une invention récente. Il y a des exemples remontant à loin. J'ai le souvenir très net (d'autant plus net qu'il m'avait valu ce que je raconte par la suite), quand j'étais tout minot, genre 7 ou 8 ans, d'avoir lu un épisode des Fous du Volant dans un quelconque magazine Titi et Gros Minet probablement édité à l'époque par Sagédition.

Et dans cet épisode, le malfaisant Satanas brocardait un autre personnage en le traitant de "crème d'andouille". J'avais trouvé l'expression originale, et je me suis bien entendu empressé de la réutiliser à la première occasion. Devant ma tante et ma grand-mère, si je me souviens bien.

Ça ne les a juste PAS fait rire. Du tout.

De fait, j'ai été grièvement puni.

Et il m'a fallu des années pour comprendre ce qui avait tant pu les énerver dans l'expression en question. J'étais jeune, en ce temps-là. Innocent (pour autant qu'un sale môme dans mon genre puisse l'être).

Et des années plus tard, j'ai compris. Et peut-être que cette trouvaille du traducteur d'époque est pour quelque chose dans mon goût goguenard pour les turpitudes textuelles, allez savoir.

mercredi 21 mars 2012

Je ne suis pas seul !

Je sais qu'il m'arrive, assez souvent, de penser par court-circuit, par collision de concepts. D'inventer des mélanges aberrants, des crossovers zarbis, des juxtapositions qui me semblent, à moi, porteuses de sens mais qui, objectivement, ne sont souvent que le reflet de mon surmenage chronique et de l'abus de café.

Bref, des fois, j'ai la cervelle qui se barre en couilles et je fais des collages à la con par pur goût du terrorisme mémétique.

Et puis des fois, complètement par hasard, en parcourant le monde qui m'entoure, je tombe sur des constructions du même ordre, mais qui ont la particularité d'être crées uniquement par étourderie, méconnaissance ou j'm'en foutisme caractérisé.

Comme le document ci-dessous :


Jokrow ou Croker, j'ignore ce qu'il en est, mais on sent le contrôle qualité derrière le travail du graphiste. Et notons que cette merveille porte un petit hologramme censé en valider la légitimité, l'authenticité, le respect du copyright.

Inutile de dire que j'adore. J'ignore ton nom, graphiste népalais ou quel que soit ton pays mais je reconnais en toi une sorte de frère spirituel. Tu es mon ami.

Edit : Ah, et du coup, un informateur vient de me faire parvenir ceci, qui est magnifique aussi :


mardi 20 mars 2012

Dune saga l'autre

Encore une rediff du vieux Superpouvoir. Cette fois-ci : Dune, premier article d'une série qui s'est poursuivie quelques temps. Il est à noter que, lors de la rédaction de cet article-ci, il y avait longtemps que je n'avais pas relu les romans d'origine. J'ai du coup corrigé certaines petites imprécisions présentes dans l'article initial.



Décidément, je l'aime pas, Kevin J. Anderson.

Son boulot sur Star Wars, roman et comics, m'avait emmerdé chaque fois que j'avais mis le nez dedans. Ou tenté de le mettre, d'ailleurs, je ne m'accrochais jamais très longtemps.

J'avais essayé un de ses préquelles à Dune, et ça avait été pire : j'avais dû tenir à peine deux chapitres tellement j'avais trouvé ça hors sujet dans l'écriture comme dans ce qu'elle racontait. C'était il y a longtemps. Et puis j'étais passé à autre chose, parce que j'ai passé l'âge de beugler comme un fanboy qui se sent trahi.

Mais bon, Dune, ça restait un univers que j'aimais beaucoup, dans lequel je m'étais, jadis, plongé avec délices.

Dernièrement, j'ai enfin regardé la série TV Children of Dune. La suite de la série TV Dune sortie en 2000, pour ceux qui n'auraient pas tout suivi. Si j'avais attendu aussi longtemps pour regarder Children, c'était entre autre que la première tentative (Dune la mini série TV, donc), j'avais trouvé ça très mauvais à première vision. Genre l'équivalent audiovisuel de l'écriture lourdingue et faiblarde de KJA.

Erreur de ma part, en fait. J'aurais dû regarder cette suite plus tôt, elle corrige vraiment bien des défauts de la précédente. C'est mieux filmé, mieux monté, avec des effets spéciaux mieux faits. C'est vraiment pas mal.


Du coup, ça m'a donné sérieusement envie de me replonger dans l'univers Dune, de me remettre à jour sur certains trucs, vérifier deux trois points d'histoire, préciser des concepts et qui est qui, etc... La vision de la série TV avait en effet réveillé quelques souvenirs, quelques questions... Histoire de prolonger l'expérience, j'ai donc commencé à faire quelques recherches sur le ouaible.

Et j'ai vu que Wikipedia avait une grosse section sur le sujet. Des fans qui ont bien tout épluché, tout mis en fiches, tout remis en ordre, tout étiqueté... Un bon moyen de se faire un petit stage de remise à niveau rapide (avant d'exhumer les romans d'une de mes étagères, voire d'aller me les prendre en VO chez un de mes libraires habituels, pourquoi pas).

Et là, aïe aïe aïe...

Attention, hein, ce qui suit ne remet pas en cause le travail de fourmi des contributeurs de Wikipedia, qui sont dans leur rôle quand ils remettent à plat et en concordance. Qu'un fan mette en fiches pour s'y retrouver, c'est normal. Que ces fiches couvrent toute la série, y compris les suites et prologues qui ne sont pas de la main de Frank Herbert, c'est tout à fait concevable aussi. Après tout, la démarche encyclopédique n'est pas là pour prendre parti : la famille Herbert a validé ce qui était présent dans les livres qui ne sont pas de la main du créateur de la série, donc tout travail sur l'univers de Dune doit intégrer cela.

Quand on rentre là-dedans, on voit que plein de trucs restés à l'état de sous-entendus dans les bouquins du cycle original ont été formalisés, mis en fiches, justement, bien explicités dans tous les bouquins pré et postquelles de Dune commis par le fils Herbert et Kevin J. en personne.



Les arbres généalogiques de tout le monde sur 10.000 ans, qui couche avec qui, pourquoi, comment, etc... Et des réinterprétations inutiles (un peu à la John Byrne, si vous voyez le genre), aussi : les bouquins originaux montraient que la famille Atréide prétendait descendre des Atrides de la mythologie grecque. Eh bien non, il faut que Kevin J. passe par là pour expliquer qu'en fait, ha ha, il y a eu un Agamemnon Atreide au moment du Jihad contre les machines et que donc voilà, il n'y a pas de référent mythologique. Quel était le problème, grands dieux ? Dans mon souvenir, c'était un légende familiale, cette histoire d'Atrides*. Comme si je prétendais être le descendant de Genghis Khan et que mes gamins venaient à le croire. Pourquoi redéfinir un détail qui, s'il n'avait pas d'importance en soi, était par contre intéressant sur la définition des personnages et de la façon dont eux voyaient leur histoire ? Eh bien non, il fallait remplacer ça par un bon gros truc bien littéral qui lève tout risque d'ambiguïté.




Et ainsi de suite. On savait que Paul était, par sa mère, petit-fils du Baron Harkonnen. Petit twist qui permettait de montrer l'étendue des manipulations du Bene Gesserit qui, par la bande, arrivait à lier par le sang des familles qui se détestaient cordialement. J'aimais bien cette idée. Dramatiquement, la révélation était forte, et pour sous-entendre la puissance du Bene Gesserit c'était efficace et bien vu.

Dans les préquelles, bien sûr, on découvre que toutes les grandes maisons sont liées par le sang depuis la nuit des temps, que les personnages sont tous cousins consanguins, etc... Bien sûr que c'est logique, que c'est défendable en termes de construction d'univers... Mais pourquoi être littéral et nous filer tout l'organigramme, alors que ça détruit complètement l'impact de la révélation sur le Baron et son héritage génétique ? Et que ça lève tout doute, tout mystère, tout aspect mythique à la querelles des deux maisons, qui jusqu'alors avait un caractère presque ontologique, et qu'on rabaisse à quelque chose de plus mesquin. A plague o'both your houses, comme dirait l'autre.

Après, Anderson va dire, et à bon droit, qu'il a travaillé à partir des notes laissées par Frank Herbert himself.

Ça me conforte justement dans l'idée que Kevin J. Anderson n'est qu'un auteur de fanfics monté en graine : il ne sait pas comment travaille un vrai auteur et ne le comprendra jamais. Il se sent obligé de montrer la cuisine, de tout exploiter en détail. Les notes d'Herbert, c'étaient des instruments de travail, son moyen de peser les rapports entre personages, les évolutions de son univers. Quitte à ce qu'il ne montre pas leur contenu (ce qui est généralement le sort d'au moins la moitié des notes de ce genre, quand on ne cherche pas à en mettre plein la vue). Ou qu'il attende le moment crucial pour balancer. Mais pour plein de trucs, il avait fait le choix de préserver le mystère. Et il avait sans doute raison. Ça architecturait son univers, mais on n'avait pas besoin de voir où passaient les fils. Moi j'aime pas, quand je vois les fils. Je préfère les deviner. Mais non, il faut être bêtement littéral, de nos jours, parce que les lecteurs sont des fainéants qui aiment bien qu'on explique tout. Que les auteurs sont des fainéants qui veulent tirer le maximum de chaque idée (surtout si l'idée n'est pas d'eux). Nous sommes à l'époque de la génération Dan Brown (non que je jette la pierre à l'auteur du mal construit Da Vinci Code, c'est tout le système des recettes de formatage qu'on balance lors d'ateliers d'écriture et à longueur de manuels pour jeunes auteurs qui est en cause).



Pire encore, certaines de ces notes n'étaient peut-être pas canoniques.

Dans les préquelles, l'Empereur essaie de faire synthétiser l'Epice. Et cette tentative échoue, et du coup, tout son complot qui tournait autour d'Arrakis fait long feu et finit par lui sauter à la figure. L'idée est pas sotte du tout, en soi, elle a même le mérite d'expliquer certaines choses.

Sur la fin de la série originelle, les Honorées Matriarches utilisent une potion synthétique pour remplacer l'épice et ses dérivés, une substance qui a tendance à les rendre un peu dingues, d'ailleurs. Idée intéressante, vu que, l'Epice réelle devenait à peu près inaccessible et qu'il fallait des solutions, si imparfaites soient-elles, si désespérées soient-elles. De leur côté, les Tleilaxu ont fini, au fil des millénaires, à trouver des solutions techniques à la problématique de l'épice.

Sauf que, bien entendu, entre la prequelle qui repose sur cette idée, et l'itération de ses variantes dans la série originale, il y a un laps de temps très problématiques. Et dans l'intervalle, on n'en parle plus. C'est d'autant plus curieux que les Tleilaxu évoquent bien leurs tentatives de créer leur propre messie. La chronologie rétroactive proposée par KJA ne colle tout simplement pas.

Donc soit certaines notes correspondaient à un état antérieur de la réflexion d'Herbert, qu'il avait décidé de ne pas utiliser, finalement (mais un auteur garde toujours ce genre de matériel sous le coude, ça peut servir ailleurs, il ne faut juste pas s'en servir tel quel), soit elles étaient incomplètes, et Anderson n'a pas été capable de reconstituer proprement le puzzle. Voire, prétendant avoir des notes, il a brodé au petit bonheur du fil de ses idées, sans faire se rendre compte qu'il allait créer un problème logique dans tout l'édifice.

C'est très curieux. Du coup, je me tâtais quand même depuis quelque temps pour lire au moins les séquelles au cycle initial.... Et là je n'ai juste plus envie. Je vais me relire les Herbert**, je crois, et je vais essayer d'oublier tout ce que j'ai lu ou entendu au sujet du reste. Ça sent trop la prélogie Star Wars, quelque part. Mêmes conneries, mêmes défauts.

Cet article se fonde sur mes propres lecture de la série Dune, de Dune à La Maison des Mères. N'ayant pas eu le courage de supporter l'écriture lourdingue d'Anderson, je me fonde pour le reste sur les synthèses et les résumés disponibles. Du coup, il est possible que mon interprétation soit partielle et incomplète. Elle est de toute façon partiale.


*note 2012 : à la relecture, c'est un peu plus compliqué. Il semblent que la légende repose sur quelque chose, mais il s'agit clairement des Atrides mythiques, en tout cas.

** note 2012 : je l'ai fait quelques mois plus tard.

dimanche 18 mars 2012

Aftermath

Hop, revenu du festival d'Osny. Manque de chance, on n'a pas pu obtenir le Crusades 3 en avant première. Les cartons sont pas encore arrivés. Dommage, mais ce n'est que partie remise. Je rappelle qu'il sort officiellement le 28 dans toutes toutes les meilleures crémeries.

Tiens, France Comics vient de mettre en ligne la petite bafouille que j'avais tapée pour la rubrique Leurs Années Strange.

Et sinon, j'ai reposté un vieil article sur un film de cape et d'épées turc.

Et je relance d'un fulchibar, au passage :


vendredi 16 mars 2012

Où va se nicher le techno babble ?

Ouais, je sais, encore une rediff d'un vieux texte. Je l'aime particulièrement, celui-ci, il tape bien dans certaines de mes vieilles fixettes sur le langage comme masque et non moyen de description du réel.

Il y a une sorte de poésie étrange dans le techno-babble... Là faut que je m'arrête tout de suite... Déjà, je triche. Plutôt que de dire techno-blabla, par exemple, j'utilise une forme anglophone qui fait tout de suite plus tech, justement. C'est honteux. Et ça va anéantir mon argumentation, en plus.

Et puis merde, je m'en fous après tout.

Donc...

Il y a une sorte de poésie étrange dans le techno-babble, ce langage curieux qu'on trouve généralement dans les séries télés de SF et les comics avec savants fous (mes préférés), langage qui tente de masquer sous des noms ronflants le total manque de connaissances scientifique des auteurs. Les torpilles à photon, zones négatives, vitesses de distorsion et autres tubes de jeffries, personne, pas même les fans les plus hardcore, n'est capable d'en donner une explication qui soit à la fois cohérente et qui tienne vaguement la route sur un plan scientifique.

Mais bon, quand un tech de l'Enterprise dit "les cristaux de dilithium ne sont plus alignés, faut redescendre en vitesse d'impulsion", on sait que ça chie pour le vaisseau. Et c'est l'essentiel, le dialoguiste a réussi à faire passer le message sans avoir à utiliser des expressions triviales du genre "on est foutus". Le dialogue entre le répliquant et son créateur, dans Blade Runner, est un grand moment dramatique. Mais les considérations génétiques qu'il contient sont dramatiques aussi. Si avec un peu de bienveillance et de bonne volonté, on peut comprendre les notions brassées, il faut bien reconnaître que sur le plan purement de la façon dont marchent nos petits gènes, c'est du grand n'importe quoi.

Dès qu'on creuse, c'est pire. Papy Asimov (je rigole, mais j'adore Asimov. Même Will Smith n'a pas réussi à me le faire renier), avec ses robots à cerveau positronique, fait monter d'un niveau le degré d'émerveillement : le positron (plus communément appelé positon), c'est l'antiélectron, l'électron positif. Jusque là, n'importe qui qui ne dormait pas en cours de chimie en Quatrième peut suivre. En tant qu'électron d'un genre un peu particulier, il se comporte à peu près comme un électron. On peut donc dire que le cerveau positronique (au coeur de tout le cycle romanesque asimovien, ne l'oublions pas) est un genre de cerveau électronique un peu particulier. Jusque là, pas de problème. Sauf que l'électron positif, il appartient à cette catégorie d'objets physiques qu'on appelle l'antimatière. Eh oui, l'antimatière, pour le coup, même si c'est beaucoup employé dans le techno-babble, justement, ça existe en vrai et on la produit régulièrement dans des accélérateurs de particules. Il y a même des positrons (en faible proportion) dans le vent solaire. Tout ça pour dire que, si les positrons du cerveau des robots sont mis en contact avec la matière ordinaire, ça risque de déclencher des trucs pas cools, genre explosion avec émission de radiations ionisantes bien cancérigènes. Un truc qu'Asimov n'a jamais exploité dans ses textes. Alors qu'on pourrait avoir le truc du genre un méchant qui braque un pistolet vers la tête d'un robot en gueulant : "si je lui tire une balle dans la tête, alors on crévera tous dans d'atroces souffrances, alors foutez-moi tranquille". On serait quand même moins emmerdé s'il avait doté ses robots d'un cerveau électronique, comme tout le monde.

Et le techno-babble a un petit frère. Le magical-babble. Dans les Marvel Comics, par exemple, il y a l'invocation aux Vishanti, les bandeaux de Cytorrak, etc... Toutes les séries télés à la con présentant des sorcières, des chasseurs de vampires et autres combattants du paranormal vont jongler avec ce genre de trucs, piochés dans les J'Ai Lu L'Aventure Mystérieuse, dans Lovecraft, dans les pages horoscope de Télé 7 Jours voire, pour les plus croustillants, dans le Vermot. Dès que les scénaristes s'y connaissent vaguement en sataniques du dimanche, en templiers d'extrême droite et en savants nazis, hop, ils balancent plein de termes à la con, du genre orgone, Azathoth ou grande loge blanche. Des éditeurs que je ne citerai pas ont construit des collections entières là-dessus.

Ce qui est très amusant, c'est de voir ce techno-babble contaminer aussi le langage normal. Par exemple, la radio-activité est une réalité. Il y a la radio-activité naturelle, la radio-activité légère (celle d'une montre qui brille dans le noir, par exemple) et puis les phénomènes à la Tchernobyl qui fournissent aux cirques du monde leur contingent de moutons à cinq pattes. Eh bien le mot est employé à toutes les sauces, de l'araignée radio-active de Peter Parker (devenue, la mode changeant, une araignée OGM) aux expressions du genre "le quartier il est un peu radio-actif pour ta gueule, maintenant", et la radio-activité est utilisée à toutes les sauces.

Souvent, même les infos sérieuses emploient du techno-babble, en ce sens que les termes scientifiques employés sont vidés de tout sens, et utilisés une fois sur deux hors de propos et donc n'ont pas forcément l'air d'avoir plus de sens que les explications du professeur Bergman dans Cosmos 1999. Le journaleux lit son texte sans comprendre ce qu'il raconte plus que ne le faisait Gillian Anderson quand elle débitait les répliques de Scully face à un Mulder admiratif.

Alors on entend parler des gènes de ceci et gènes de cela que pas mal d'études sérieuses (forcément sérieuses, on en parle aux infos, alors vous pensez) nous présentent. Hé les mecs, les gènes codent des protéines, pas des comportements. Le gène de l'alcoolisme, de l'homosexualité ou de la bosse des maths, ça me fait doucement rigoler. Toute l'astuce pour le journaleux est d'avoir l'air d'y croire et de savoir ce que veulent dire les termes (c'est comme dans Urgences : vous croyez vraiment que Georges Cloné il sait ce que c'est qu'une hémorragie sous-durale ?) et il a l'air d'un pro. Mais ça reste dans le meilleur des cas de la bouillie verbale, dans le pire un outil à embrouiller les masses en leur faisant croire qu'elles ont compris, voire qu'elles ont compris qu'elles ne peuvent pas comprendre.

Pis encore, les gourous de la communication et les gourous de sectes s'y mettent aussi ! Comprenant le potentiel de ce genre de jargons dénués de sens, ils en rajoutent partout, soit pour rendre "scientifiques" des étalages de banalités, soit pour rendre délibérément obscurs leur fatras habituel. Voir la "scientifique" de Raèl expliquer pourquoi leur technique de clonage allait forcément marcher était d'une cocasserie sans nom (y'a encore des gens pour croire que la mémoire d'une personne s'inscrit dans les gènes, et donc que l'âme et la personnalité de cette personne seront présentes dans le clone) (rappelons au passage qu'un gène ne code que la production d'une protéine) dès qu'on a un peu suivi l'état de la recherche dans ce domaine. Mais pour un clampin moyen, ça peut avoir l'air très carré. En cela, le techno-babble rejoint les jargons divers qui fleurissent un peu partout, qu'ils soient professionnels, sociaux, etc...

À cette différence près que le jargon est censé améliorer l'efficacité de la communication entre membres du groupe. Alors que le techno-babble, le vrai, n'est là que pour masquer un vide en ne disant quasiment rien. De la poésie, je vous dis.

jeudi 15 mars 2012

Encore du vrac

Hop, j'ai mis en ligne quelques articles sur Superpouvoir.com, essentiellement des archives tirées de mes sauvegardes. Des trucs qui sinon auraient été perdus corps et âme avec la précédente version du site.

Bref, je répercute les liens ici, histoire de... Les gens ont le droit de savoir, après tout.

Un truc sur le futur, un concept qui vieillit mal.

Un truc sur Crisis chez DC. C'est le premier d'une série sur les reboot chez DC (c'est de saison, avec Flashpoint les les New 52 qui déboulent en VF).

Deux sujet sur le cinéma Turc. Un sur le Star Wars local, et un sur le Star Trek kebab.

Ce n'est bien sûr qu'un début. Et puis il faudra que je mette des articles nouveaux, aussi. J'en ai un en préparation sur le remake turc de l'Exorciste, par exemple. Tout en continuant d'écumer mes archives.

Sinon, je rappelle que je suis en dédicace samedi au Leclerc d'Osny, dans le 95, dans le cadre de leur petit festival BD annuel. Si tout va bien (je n'ai pas encore la confirmation officielle), il y aura en avant-première mondiale le tome 3 de Crusades. Si tout ne va pas bien, il y aura juste mes autres bouquins. Si tout va mal et qu'ils n'ont aucun de mes bouquins, j'irai me venger en pillant leur stock de Fluff au rayon produits du monde. Tiens, d'ailleurs, l'autre jour, dans le train, il y avait une jeune fille qui bouffait du Fluff à même le pot, à la cuiller, comme ça, de façon frénétique. J'ai regardé ça, fasciné, hésitant entre l'horreur de type répulsion et l'admiration sans bornes. Le genre de situation où l'on se retrouve dans un état schizoïde, tiraillé par des sentiments contradictoires, quoi.

Faut que j'aille reprendre de la confiture de lait à côté, d'ailleurs. Mes gamins ont trouvé ma réserve, et ont compris que j'avais planqué ça pour mon usage personnel, façon mon précieux. Ils ont fait un Anschlüss sur mon stock. Et j'ai une jacquerie sur les bras, du coup.

Des fois, c'est trop dur, la vie.

Edit : Superpouvoir ayant finit par planter pour de bon, j'ai rapatrié sur comics sanctuary. Les liens sont dans la colonne de droite, du coup.

mercredi 14 mars 2012

Explora !

Hop, un petit passage ce soir à la soirée de lancement d'Explora, nouvelle collection chez Glénat à laquelle j'ai l'honneur de participer.

Elle est, comme son nom l'indique, consacrée aux grands explorateurs. Je fais un Burton qui sort en septembre. Dès maintenant, vous pouvez trouver les deux premiers tomes de la collection chez vos libraires, consacrés respectivement à Mary Kingsley et à Magellan, et ils sont tous les deux drôlement chouettes.

C'est dirigé par Christian Clot, un authentique aventurier, qui est en plus en ces domaines encore mieux documenté que moi (ça en devient presque désobligeant quand il me fait le coup de sortir de son chapeau une référence obscure et absolument authentique que je ne connaissais pas. Normalement, c'est moi qui fais ce coup-là aux autres). Bref, un gars qui connait son affaire, en plus d'être très sympa.

mardi 13 mars 2012

Par petits bouts

Là, ce sera des trucs en vrac, aujourd'hui.

Déjà, un petit merci à Jay W. qui m'a aimablement relu le passage sur Godzilla pour mon bouquin sur l'Apocalypse. Quoi ? Ouais, c'est un bouquin sur l'Apocalypse et je parle de ce que je veux dedans, non mais ! Et vous verrez, Godzilla tombe pile poil dans le propos, je vous le prouverai (penser à vérifier si Pat Marcel a bien pensé à parler de l'île de Mothra dans son bouquin sur Cthulhu).

Et à propos de Cthulhu, j'ai feuilleté la nouvelle traduction du Mythe de Cthulhu publiée chez Bragelonne. Le retitrage de certaines nouvelles m'a un peu gêné. Autant, "l'horreur à Dunwich" est plus exact comme traduction que "l'Abomination de Dunwich", mais je trouve ça plus faible. Et que penser de "celui qui chuchotait dans le noir", tellement plus mou que "celui qui chuchotait dans les ténèbres", sans avoir, pour le coup, l'excuse de coller de plus près à l'original ? Après, la traduction des nouvelles elles-même m'a semblé, à première vue, tout à fait convenable. Et les suppléments sont très bien. Mais bon, ces titres remaniés sans résultat probant, ça me chiffonne un tantinet. Ça manque de style. Ça sent son besogneux, quoi.

Sinon, au rayon culinaire, je recommande vivement la confiture de lait vendue chez Casino sous leur marque de distributeur. Elle déboite sauvagement. Je viens de faire subir un sort funeste au pot que j'avais pris sur une envie subite. Ça faisait bien un an ou deux que je n'avais plus succombé à la séduction caramélisée d'un pot de confiture de lait, du coup, je me suis rattrapé à la barbare. C'est un peu le principe du binge drinking, surtout quand je suis tombé à court de pain et que j'ai continué à la cuiller à soupe. Il y a des jours, comme ça.

lundi 12 mars 2012

Insupportables supporters

En allumant les infos, hier, je pensais qu'ils évoqueraient peu ou prou le géant qui vient de nous quitter*.

Et bien évidemment, je n'ai pas été déçu : foin de Moebius, puisqu'il n'y en avait que pour le raout candidatoire à Villepin. Pardon, à Villepinte. Ils sont cons, aussi, d'organiser leurs meetings chez le concurrent. Qu'est-ce qu'ils feront, ensuite ? Ils iront faire campagne en Hollande ? Ou à Beyrouth, chez François ? Dans le genre erreur de communication, Sarko et ses troupes dans "tous à Villepin", pardon, Villepinte, c'est pas mal.

Bref. Et on a eu donc des plans panoramiques de jeunes en t-shirt agitant des drapeaux dans tous les sens. C'est quand même affreux : la politique les a ravalés non pas au niveau de la bête, ce qui aurait été un moindre mal, mais à celui des supporters de foot. Et là, je trouve ça triste, quoi. Oh, je sais, dès qu'on entend Mme Morano ou M. Copé, on se dit que l'UMP n'est pas une fabrique de prix Nobel potentiels. Mais là, quand même, merde, quoi. Se comporter en supporters de football, ce truc nocif qui a fait encore 74 morts pas plus tard que le mois dernier, c'est quand même envoyer un mauvais message à la France. Ça fait de la politique un truc d'aussi bon goût que David Beckham. C'est presque à vous dégoûter d'aller voter. Ça rendrait presque sexy l'austérité morose d'un Alain Juppé, c'est dire si c'est inquiétant.

Sérieux, si la politique, maintenant, c'est ça, alors vive l'anarchie.



*Ne comptez pas sur moi pour faire une vanne genre "faute de géant, on a eu un nain", ce serait trop facile.

samedi 10 mars 2012

Ça va s'arranger, Monsieur Milan !

Hop, encore un petit article sauvé du naufrage de superpouvoir. J'ai hésité à le poster sur la nouvelle version du site, et puis finalement je le rapatrie ici, comme ça ne parle pas vraiment de comics.


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Petit tour de table pour débuter la négo
La provocation a toujours été consubstantielle de l'activité artistique. à quoi ça tient, mystère. Peut-être au fait que l'artiste, par nature, est un peu en marge du corps social et a donc la distance nécessaire pour l'interroger.

Mais "provocation", le mot semble faible pour qualifier les outrances de Laibach.

travailleurs de tous les pays...


Pour ceux qui ne connaissent pas, Laibach, c'est un peu l'ancêtre sous amphètes de Rammstein. D'ailleurs, un des membres de Laibach le disait : "ouais, c'est bien, ce qu'ils font, Rammstein. Ils rendent notre style de musique accessible aux kids, c'est important." Je paraphrase.

Mais donc, provocation. C'est un mot qui vient assez facilement à l'esprit quand on contemple l'esthétique Laibach, faite de nouveau réalisme socialiste sublimé, d'architecture mussolinienne et de regards qui feraient peur à Grigor Efimovitch Raspoutine lui-même, qui était pourtant sévèrement burné (il suffit de voir son engin, religieusement conservé dans le formol au musée de l'érotisme de Saint Pétersbourg).


Pas fachos ?
Pas Zuzus non plus.


Mais revenons en arrière de quelques années, au début des 80's, précisément. En Slovénie, petite république yougoslave, on se prépare, comme ailleurs, à voir passer la dépouille mortelle de Josip Broz, alias Tito, dictateur socialiste emporté par une mauvaise gangrène. Tito, il faut le savoir, était un peu le De Gaulle de l'Est. Libérateur de son pays (parfois au prix de certaines purges dans la Résistance), prenant rapidement ses distances avec les grands alignements géopolitiques, il avait réussi à faire de la Yougoslavie un modèle d'état communiste relativement ouvert (après une période de rodage), et à visage humain. Mais, comme souvent dans ces cas-là, ça tenait sur sa personnalité propre, et à sa mort, la gangrène qui avait conduit à l'amputer d'une jambe sembla prendre une forme nationale. Et nationaliste.


Dans ce bouillonnement, un groupe d'artistes (il n'y a pas que des musiciens dans la bande, c'est important de le noter) se met à interroger la notion d'état dans un tel contexte. Laibach, puis le Neue Slowenische Kunst, sont nés. Empruntant son esthétique aux heures les plus noires du siècle, le mouvement est taxé aussi bien de fascisme que de trotskisme ou d'anarchisme. La réalité est sans doute plus complexe.

Le discours du groupe s'articule autour de deux pôles : le pouvoir étatique et la religion, sous les espèces du totalitarisme et du sectarisme. L'imagerie est noire, le son lourd et grinçant, l'ensemble terrifiant. Et pourtant, un humour dévastateur en émerge quand le groupe s'amuse à passer à la moulinette industielle les tubes de la pop, dans un album sobrement intitulé Opus Dei.

Leur reprise wagnéro-militariste de Life is Life fait un carton. Et elle laisse un goût bizarre dans l'oreille (si si, je vous jure). Elle laisse à entendre et à se demander si les ritournelles de la radio, mille fois répétées par le jeu des playlists, ne seraient pas elles aussi un élément d'une forme insidieuse de programmation des ondes comme des esprits ?

Ce soir, on fait la bombe

Le jeu sémiotique devient même vertigineux avec Geburt einer Nation, brutal morceau chanté en allemand, qui s'avère être une reprise assez fidèle du One Vision de Queen. Reprenant les paroles d'origine, la ré-orchestration en souligne toute l'ambiguïté (une chair, un sang, une croyance, donnez-moi une vision), tout en accentuant l'aspect martial de la chose. Martial au sens propre, puisque l'original était la BO du film Aigle de Fer, une production américaine qui faisait passer Top Gun pour un pamphlet pacifiste. Histoire d'enfoncer le clou, le morceau est retitré, rendant hommage à un autre film, le Naissance d'une Nation de D.W. Griffith, à l'idéologie... Disons... Marquée.

Le reste de l'album contient aussi bien des morceaux très expérimentaux, assez bruitistes, que des reprises de discours de Winston Churchill, un mélange pour le moins détonnant.

La suite de la discographie du groupe continuera dans cette double veine de l'expérimental pur et dur et de la parodie tellement outrancière qu'elle en devient porteuse de sens, double ou triple selon l'humeur et les variations saisonnières. Si Let it Be ou Sympathy for the Devil réconcilient les frères ennemis Beatles et Stones en les passant au kärcher atomique, Kapital explore le son et l'éthique d'un univers qui noircit de jour en jour. Noir, c'est aussi l'ambiance qui se dégage de leur adaptation de Macbeth, album qui ne respire pas a priori la joie de vivre, d'autant que la voix caverneuse de Milan Fras, le chanteur, évoque tour à tour l'éructation haineuse et le bluesman qui mettrait du speed dans son bourbon et ses cigarillos.

Farpaitement !

Dans le courant des années 80, le public croit que Laibach est un groupe indépendantiste. En effet, Laibach, c'est le nom Allemand de Ljubljana, que la ville porta entre autres sous l'Occupation, le "fascisme" du groupe étant alors interprété comme une réaction provocatrice au communisme qui a encore cours dans la région.

L'album NATO, sorti en plein conflit yougoslave, va brouiller les cartes. Jouant à fond la carte des reprises farfelues (le Mars de Holst, mais aussi le War de Springsteen, le In the Army Now des Status Quo ou le Final Countown d'Europe), l'ensemble est clairement un pied de nez aux évènements, un gros doigt à destination de la fin de l'Histoire telle qu'elle était théorisée à l'époque. Si le groupe répond à la question "War, ho ! What is it good for ?" par un "CNN, IBM, SONY", l'ensemble est extrêmement grinçant.

Le nationalisme attribué à Laibach, d'ailleurs prend à l'époque un tour inattendu. En effet, allant au bout de sa logique, le mouvement Neue Slowenische Kunst s'est constitué en état virtuel, avec ses propres passeports (on peut demander la citoyenneté à cette adresse : http://www.nskstate.com/state/getapassport.php).



Les papiers d'identité bosniaques ne permettant pas de sortir de Sarajevo assiégée, plusieurs personnes ont réussi à fuir la ville en présentant leur passeport NSK.

Tesla says : Get one today


Sorti à la fin des années 90, Jesus Christ Superstar sonnait comme un album testament, l'aboutissement des télescopages entre pop culture, art totalitaire et visions messianiques du groupe, dont les membres se consacraient en parallèle à des projets persos (tels le Also sprach Johann Paul II). Le son semble d'ailleurs s'être assagi, quasiment rattrapé par de nouvelles vagues de trublions issus de la culture Goth.

C'est aussi à l'époque qu'émerge la célèbre formule "nous sommes fascistes autant qu'Hitler était artiste peintre".

Sauf erreur de ma part, cette walkyrie est la championne de natation de Slovénie,
un peu comme si Laure Manaudou faisait de la percu dans un groupe de Death Metal


Pourtant, après quelques années de silence, le groupe revient, reformé, ne reniant rien, mais rattrapant la vague des technos lourdes. Le single Tanz mit Laibach remet les pendules à l'heure tout en représentant un clin d'œil appuyé aux grands anciens de DAF. Volk s'amuse à jouer avec les hymnes nationaux, et Laibachkunstderfuge (adaptation de l'Art de la Fugue) joue avec Bach tout court, d'une façon qui constitue un retour aux sources bruitistes et industrielles du mouvement (mais qui n'est pas non plus sans évoquer certaines amusettes bachiennes de Wendy Carlos... Mais si, Wendy Carlos, vous connaissez tous, elle a fait les BO de Tron et d'Orange Mécanique).


Des morceaux comme Barbarians, remettant en perspective le discours sur l'immigration qui a cours à l'Ouest (et qui vise souvent des populations venues des Balkans) montrent que Laibach a encore un sens dans un monde qui n'est plus ni celui de la Yougoslavie post titiste, ni celui de la Guerre Froide, un monde dont les lignes de front ne cessent de bouger. Torpillant toutes les limites du politiquement correct, le groupe se présente lui-même comme un miroir de nos peurs, un écran sur lequel on ne peut que projeter, un révélateur, un poil à gratter indispensable.


Hop, juste pour la bonne bouche, le méchant Von Bach,
créé par Mark Waid et Alex Ross, qui me rappelle furieusement quelqu'un...

.

vendredi 9 mars 2012

Coup de déprime

En remettant en ordre mes archives, pour retrouver les articles que j'avais jadis écrits pour Superpouvoir.com, j'ai découvert avec horreurs que certains d'entre eux n'avaient pas été copiés dans le petit fichier que je réservais à cet usage. Il s'agit d'une infime minorité, mais dans le tas il y avait celui sur le Star Wars Turc, que j'ai fini par récupérer grâce au cache de Google, et donc que je pourrai remettre en ligne prochainement, mais aussi, et c'est plus emmerdant, celui sur Laibach, intitulé sobrement "Ça va s'arranger, monsieur Milan", qui n'a l'air conservé nulle part, sous aucune forme, ni par Google ni par Wayback Machine.

Si jamais quelqu'un a sauvegardé ça, ça m'intéresse.

Edit : en tripatouillant le cache de google, j'ai fini par récupérer le texte sur Laibach, et aussi mon quatrième article sur Dune, que je n'avais pas sauvegardé non plus. J'ai eu chaud. Tout cela montre que le "cloud" dont on nous rabat les oreilles présente des risques d'amnésie assez conséquents.

Edit 2 : et en fouillant des cds d'archive, j'ai retrouvé ça :


mercredi 7 mars 2012

Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer Stanley Kubrick


Là encore, un article conçu pour superpouvoir.com ancienne manière. Comme je n'ai pas encore apprivoisé la nouvelle version, et que ce papier n'est pas spécialement orienté comics, je préfère le reposter ici.


Je m'appelle Alex, et j'aime Beethoven.

La proposition ci-dessus est parfaitement vraie et parfaitement anodine. Ou non, elle ne l'est plus. Je l'aurais proférée n'importe quand avant 1971 (voire 1962, mes frères, mais comment souvent, le livre n'a pas eu sur les systèmes de représentation des masses le même impact que le film), elle l'aurait été. Et maintenant, donc, elle ne l'est plus.

"Je m'appelle Alex, et j'aime Beethoven" est, de nos jours, une manière de se présenter qui vous fait immanquablement passer non pour un mélomane, mais pour un dangereux sociopathe. En cause, le film Orange Mécanique, de Stanley Kubrick, adapté d'un roman d'Anthony Burgess. Etrange magie que celle qui transforme le sens d'une phrase par la grâce de quelques images qui lui sont extérieures.

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Je sais pas pourquoi il a une telle réputation, ce pauvre Alex :
Il est pas bien, là ? à la fraîche, décontracté du...

Nanti d'une réputation sulfureuse, le film a beaucoup choqué. C'est essentiellement l'esthétisation de la violence qui a choqué à l'époque, et l'amoralisme explicite, dont on craignait qu'il influence la jeunesse. Bien entendu, comme dans la plupart des scandales de ce genre, les gens se sont arrêtés à la surface la plus évidente des choses, à ce qui se voyait à l'écran sans avoir à l'analyser, et pas à ce qu'il y avait derrière et qui était autrement plus subversif, ce qui questionnait bien plus leurs convictions les mieux ancrées. Mais on y reviendra.

Il est de bon ton aussi de dire que le film a vieilli. Là encore, moquer le style psyché seventies est un bon moyen de ne pas se confronter au propos, qui reste pourtant d'une actualité brûlante quand on entend les rodomontades des ministres de l'Intérieur successifs dans ce pays et les réactions de leurs opposants, qui nous présentent à chaque fois les mêmes arguments et la même pantomime, copiant maladroitement le film sans en avoir le sens dramaturgique. Non, le film n'a pas vieilli, si ce n'est éventuellement en surface, une fois encore.

Non que Kubrick eût négligé la surface, loin s'en faut. Dès cette époque, son perfectionnisme maniaque l'avait conduit à particulièrement soigner les moindres détails visuels. Le documentaire Kubrick's boxes évoque en passant la quête du "sinister hat", le chapeau idéal pour ce voyou d'Alex, pour lui donner un côté à la fois cocasse et inquiétant, et les essayages sans fin dont il reste des centaines de photos. Se pencher sur un film de Kubrick, c'est devoir en disséquer la surface et l'apparence, mais aussi de s'intéresser à ce qui en agite les tréfonds, aux rapports qui se créent entres des éléments qui peuvent sembler disparates.

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Dites-le que vous l'aimez pas, mon chapeau !
Dites-le si vous osez !

Le film narre l'histoire d'un "jeune homme qui s'intéresse principalement au viol, à l'ultraviolence et à Beethoven". Poser les choses en ces termes est déjà poser un problème. Soit Beethoven est un intrus dans l'énumération, et le film pourrait essayer de démontrer en quoi il est un intrus, et l'amour que lui porte Alex est déjà, comme le pensent certains critiques et commentateurs, une porte vers la rédemption, soit cette énumération présente un portrait cohérent et assumé comme tel du protagoniste. Que nous montre le film ? Que le jeune Alex est guéri de son addiction à Beethoven en même temps qu'on le guérit de sa violence. Et pour enfoncer le clou, le traitement qui guérit Alex juxtapose la musique de Beethoven (et rien moins que l'Ôde à la Joie, dans une version déglinguée à souhait) à des images de l'Allemagne Nazie. Beethoven, anomalie dans la liste ? Voire.

Je vous avais dit que j'adore Beethoven, au fait ?

Et l'entreprise de discret dynamitage menée par Kubrick ne s'arrête pas là. Si l'aumônier de la prison essaie de racheter l'anti-héros du film en l'ouvrant aux splendeurs de l'Histoire Sainte, ce dernier trouve en effet fascinante la Bible et ses récits de massacres, violences et autres coucheries brutales. Et là, on dirait bien que le discours commence à donner dans une forme de subversion insidieuse, comme s'il tentait gentiment de nous rappeler qu'une civilisation dont les fondamentaux (on parlait dernièrement de "racines chrétiennes", si je ne m'abuse, ou jeune Mabuse, d'ailleurs, vu le sujet) sont à ce point imprégnés de violence ne peut produire qu'une jeunesse violente. Violence aussi de la répression, avec ses matons imbéciles et infatués de leur mission qui surimposent une brutalité arbitraire à la brutalité spontanée et sauvage du personnage. Comme si, dans le fond, ce n'était pas sa violence, le problème, mais le fait qu'elle s'exprime hors cadre, sans contrôle de l'institution.

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Violent, non... Un peu soupe au lait, voilà tout.

C'est la que s'exprime à plein le génie de Kubrick, ancien photographe de presse habitué à donner du sens à un cliché pris à la volée, et qui ici injecte et surinjecte du sens à son récit en travaillant cadre et mouvements de caméras, effets de juxtapositions narratives et visuelles jusqu'à produire des images extrêmement iconiques (tous ses films regorgent d'images s'imposant comme icônes d'une façon immédiate et évidente, souvent par le biais de regards dérangeants) mais aussi musicales dans le but de produire du sens et souvent une subtile dissonance cognitive : on se souvient de la chanson du Mickey Mouse Club dans Full Metal Jacket, mais aussi du Singing in the Rain qui clôture Orange Mécanique d'une façon ironique et horriblement grinçante, voire du final de Docteur Folamour, qui a inauguré la technique (Sam Peckinpah saura s'en souvenir en recyclant efficacement le procédé dans Croix de Fer). Créer de la dissonance, c'est un art dans lequel Kubrick est passé maître, par des musiques distordues appuyées par des regards vrillés dans ceux des spectateurs (car quand tu regardes un film de Kubrick, le film aussi regarde en toi), par des décalages entre la musique et l'image, par des glissements de sens.

Se scandaliser d'Orange Mécanique, c'est se fermer par réflexe à ce malaise. Comme les participants de ces expériences de psychologie à qui on montrait rapidement des cartes à jouer, parmi lesquelles étaient glissées des cartes anormales, un 7 de pique rouge, par exemple, et qui les identifiaient comme des cartes normales (7 de pique noir, ou 7 de cœur), jusqu'à ce qu'on réduise la fréquence et qu'ils ressentent un malaise indéfinissable. Kubrick est expert à faire naître des malaises de ce type, par toutes sortes de moyens ; et se scandaliser, nier le malaise pour se concentrer sur des formes extérieures, c'est nier le sens de l'œuvre de Kubrick, cette interrogation des catégories usuelles de la pensée.

Cette tentative instinctive de réduction, c'est encore du Kubrick : c'est se ranger du côté de ses personnages confits de certitudes morales et sociales, qui fuient la question, et répondent à côté parce qu'ils échouent à la percevoir.

mardi 6 mars 2012

Back after... LA COUPURE !!!!

Bon, j'en parlais pas plus tard qu'hier, mais superpouvoir.com est de retour. Hélas, le contenu de l'ancienne version du site n'a pas pu être sauvé. J'avais bien heureusement archivé pas mal de mes articles, ce qui me permettra, après un tri (certains ne sont plus pertinents, d'autres demanderont une mise à jour) de les remettre en ligne. Mais ça fait quand même très mal : changement d'hébergeur, changement de structure de forum, changement de fonctionnement... Cette nouvelle version est en rodage. Ça fait quand même mal au cœur d'être trahi par la technique comme ça. Bref. Début d'une nouvelle ère superpouvoiresque, ce sera sans doute (forcément, même) différent. J'espère juste qu'on pourra retrouver l'énergie et le ton qui avaient fait de la précédente incarnation quelque chose d'unique, et une référence dans son genre.

Wul.

dimanche 4 mars 2012

Ne rêvons pas

Comme superpouvoir.com est toujours en panne, j'ai décidé de reposter ici, histoire de, ma petite étude sur le cycle du monde du rêve de HP Lovecraft, et les rapports qu'il entretient avec l'autre cycle de cet auteur, celui dit du Mythe de Cthulhu.

L'horreur qui vient des rêves

L'œuvre d'Howard P. Lovecraft, étudiée depuis les années 1930 par des hordes de fans et autres exégètes, a souvent été classifiée et catégorisée y compris par son créateur lui-même. Les grandes subdivisions généralement acceptées sont :

- un cycle des rêves, se déroulant dans un monde onirique et tournant souvent autour d'un personnage nommé Randolph Carter
- le Mythe de Cthulhu, que Lovecraft qualifiait de "yog-sothoterie", qui est la partie de son œuvre généralement la plus connue
- et un groupe plus flou de récits d'horreur, parfois appelé cycle d'Arkham par son auteur.

Mais, comme toute classification, si elle est commode, et repose sur des distinctions relativement évidentes, ses catégories s'interpénètrent souvent et, à l'analyse, s'avèrent un peu artificielles : le cycle d'Arkham n'est généralement défini que de façon négative, par l'absence de références claires au Mythe.


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De toute façon, tout est de sa faute


Sur quoi reposent ces distinctions, d'ailleurs ? Si un certain nombre des nouvelles écrites par Lovecraft jusqu'au début des années 1920 ne présentent que pas ou peu de liens avec son œuvre ultérieure (en dehors de leur caractère horrifique), la période suivante présente une forte cohérence dans son univers. L'horreur y est moins présente que dans le reste de la production lovecraftienne, et c'est pourquoi ce cycle onirique est généralement considéré comme un cycle de Fantasy, une entité relativement distincte, malgré des passerelles avec le Mythe.


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Yog Sothoth, le roi des soirées mousse

De fait, il présente bien des aspects associés à la Fantasy. Il est situé pour partie dans un passé très lointain (des textes comme les Chats d'Ulthar ou la Malédiction de Sarnath sont présentés comme des légendes qu'on se colporte et chuchote depuis des temps immémoriaux), et le monde qui y est décrit a une géographie précise, des villes, fleuves et coutumes se retrouvant d'un texte à l'autre.

Si le personnage central du cycle, Randolph Carter, est contemporain (ou tout au moins contemporain de Lovecraft lui-même), il est intégré à ce petit monde, en tant que rêveur de haut niveau. Car ces contrées du rêve sont un monde persistant, né des rêves des hommes d'un passé immémorial, poursuivis par les rêveurs suivants, dont certains ont abandonné toute attache avec le monde dit "réel". Protagoniste de la Quête de Kadath, seul roman du cycle, Carter est une projection de son auteur, et nombre d'éléments de la Quête sont en forme d'exorcisme : les Maigres Bêtes de la Nuit avaient visité les rêves de Lovecraft une bonne partie de son enfance, le terrorisant à tout coup, et dans le roman il s'en fait des alliées. Carter s'accoquine aussi avec les goules, vues à la même époque sous un jour bien plus inquiétant dans le classique Modèle de Pickman, qui se déroule dans le monde "réel".

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L'employé modèle de Pickman

Le sinistre Nyarlathotep lui-même semble beaucoup plus accessible que dans le cycle du Mythe. S'il tend un piège à Carter, cela reste dans les règles de l'art, c'est à dire dans les règles du conte. Le danger, s'il est clair et présent, ne s'accompagne pas de la terreur sourde qui est ailleurs la marque de Lovecraft. Si Carter se déplace très souvent en volant, la Quête est placée sous le signe de la légèreté aussi du point de vue de l'horreur. Il est d'ailleurs significatif que l'histoire se termine bien. L'horreur n'est pas forcément très loin, mais elle n'est pas le sujet central. Le monde des rêves décrit par Lovecraft n'est pas exactement un monde de cauchemar. Et pourtant, le cauchemar n'est pas loin. Car si Nyarlathotep et consorts sont presque sympathiques quand ils traînent vers Kadath ou Ulthar, s'ils ont l'air de faire partie intégrante de ce petit univers dont ils ont pris un contrôle partiel, évinçant les "dieux de la Terre", les vrais problèmes commencent dès lors qu'ils en sortent.

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Faut dire qu'il n'inspire pas trop confiance, le Nyarlathotep

L'envers du cauchemar

Souvent, chez Lovecraft, l'horreur apparaît au cours du sommeil avant d'investir le monde réel. Et s'il y avait quelque chose là-dedans ?

On l'a vu dans la Quête de Kadath, les goules font régulièrement l'aller-retour entre le monde onirique et nos cimetières. Dès lors, on peut s'interroger sur leur degré de réalité, sur la forme de réel à laquelle elles appartiennent. Pickman lui-même, le peintre apparaissant dans une autre nouvelle, est goulifié dans la Quête, suite à ses contacts répétés avec des goules à l'état de veille. Le commerce avec des entités aussi immondes n'aurait-il pas teinté ses propres rêves ?

Et si les narrateurs des histoires impliquant des contacts avec l'indicible semblent souvent en transe, livrant un récit aux contours fuyants, est-ce tout à fait innocent ? Les descriptions des choses elles-mêmes semblent frappées au coin d'une dissolution de la réalité. Leur matérialité est souvent sujette à caution. Parfois, elles ne sont qu'une présence indéfinissable, perçue du coin de l'œil parfois, mais plus généralement tapie, rodant autour du malheureux qui y est exposé, telle une métaphore de la folie, celle-la même que Lovecraft craignait par dessus tout (ses deux parents ont fini à l'asile, et il craignait de sombrer à son tour). Rêve et folie, rêve et fuite du réel, les motifs s'entremêlent au fil des textes. Et tous se passe comme si Lovecraft préférait le monde du rêve, un monde où le passé n'est jamais totalement révolu, où le passé reste justement réel.

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Charles Dexter Ward, le double de l'auteur et son double à lui (je me comprends)

De fait, les éléments autobiographiques abondent, dans son œuvre. Le jeune Charles Dexter Ward hante les cimetières et les vieilles bâtisses, cherchant le contact avec un passé révolu, tout comme HPL lui-même dans sa jeunesse. Madame Ward est internée quand ses nerfs lâchent, pour ne plus ressortir de la clinique. Comme la mère de HPL. Les villes de Salem, Providence ou Marblehead, réelles, se retrouvent dans les textes, aux côtés d'Arkham, Kingsport ou Innsmouth, qui en sont des reflets. Le réel de Lovecraft contamine son monde de papier.

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Plus dure est la descente

Par ailleurs, un certain nombre de nouvelles et de concepts lui sont apparus en rêve avant d'être couchés sur le papier. Le Nécronomicon, les Bêtes de la Nuit et des histoires entières, comme le Témoignage de Randolph Carter. Cette façon qu'ont les rêves de ses personnages de transpirer dans leur réel est symétrique de l'utilisation d'éléments de sa vie. Où donc s'arrêtent , dans son œuvre, les éléments réels pour commencer les éléments oniriques, et les éléments d'invention pure ? Le mode de création de Lovecraft est-il la clé de compréhension de ce qu'il créée ? L'œuvre reflète-t-elle dans sa construction même la réalité qui lui a donné naissance ?

Cette substance hybride, faite de rêve et de réel, évoque la substance à demi matérielle seulement dont sont censées être composées certaines des créatures du Mythe, comme Cthulhu ou les Fungi de Yuggoth.

Or, donc, si les Grands Anciens du mythe lovecraftien hantent les Contrées du Rêve, ils y sont présentés comme les "Autres Dieux", ayant franchi des gouffres d'espace et de temps en provenance d'autres étoiles, et plus précisément des rêves d'habitants d'autres mondes. Leur présence est d'ailleurs nettement moins inquiétante dans les rêves, ils y présentent une certaine familiarité, un côté paradoxalement moins étrange, hormis en ce qui concerne Azathoth, incarnation de la folie irréparable qui guette tout rêveur s'aventurant trop loin.

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Azathoth (interprétation d'artiste, vue de loin)


Quand on les rencontre dans le monde réel, au contraire, ils ont un côté franchement intrusif, déstabilisant, et fondamentalement malveillant. Ils sont des créatures étrangères n'ayant pas leur place dans notre monde. Dans le cycle du Mythe de Cthulhu (terme impropre, Cthulhu n'en étant qu'un aspect annexe, mais le temps a fini par l'imposer), ces Grands Anciens sont un élément horrifique qui conduit invariablement ceux qui le rencontrent à la mort ou à la folie. Mais le cycle du Mythe a été écrit après le cycle des rêves. La première apparition de ces entités est une apparition onirique, dans les rêves, et plus précisément dans les rêves de Randolph Carter, quoi qu'ils soient peut-être arrivés avant, mais les rêves ont une étrange tendance à réécrire leur propre passé, à faire apparaître la nouveauté comme si elle était immémoriale.

Et d'ailleurs, les entités commencent parfois par apparaître dans les rêves des hommes avant de se manifester à l'état de veille. C'est particulièrement clair dans l'Appel de Cthulhu, dont l'élément déclencheur est le bas-relief d'argile modelé par Wilcox dans une transe cauchemardesque.

L'enquête qui suit montre une influence antérieure de Cthulthu sur les hommes, ayant amené la création de cultes bestiaux. L'agent de cette influence est d'ailleurs lié aux rêves de Cthulhu lui-même, censé sommeiller dans la cité engloutie de R'lyeh en attendant sa libération, et surtout rêver (fhtagn). Mais qui influence qui ? R'lyeh ne ressurgit qu'au moment où les cauchemars atteignent un pic mondial. Mais qui, de Cthulhu ou des cauchemars le concernant, créé l'autre ?

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Suivez le guide

L'invasion divine

On l'a vu dans le cycle onirique : pour Lovecraft, les rêves ont le même degré de réalité que le "réel", et c'est une notion qu'il partage (peut-être à son corps défendant) avec entre autres les aborigènes d'Australie. Le temps du rêve australien présente d'ailleurs une particularité intéressante : plus qu'un réel alternatif, il est la source du réel, le lieu où s'élabore la réalité de tous les jours. Toute idée, avant d'être mise en œuvre dans l'outback australien, se manifeste d'abord dans ce royaume de l'esprit, accessible à tous, mais dont la maitrise demande une initiation. Tout mythe, même le plus ancien, s'y perpétue sans y souffrir de l'outrage des ans, pour peu que le peuple le renouvelle périodiquement en le chantant à l'occasion des fêtes cycliques, car sans réitération, la mémoire des hommes s'efface, et le rêve lui-même se dilue.

Le réel, le chant et le rêve constituent dans cette culture un système fortement lié, avec ses rétroactions, dont le chant est l'interface la plus puissante.

Difficile de ne pas rapprocher ces chants, clé de l'interférence entre rêve et réel, de ces mélopées, invocations et autres scansions hypnotiques qui abondent dans les nouvelles et romans de Lovecraft. Le sorcier Joseph Curwen passe des décennies à perfectionner l'invocation qui permet d'entrer en contact avec "ceux de l'extérieur", et ces chants, une fois transmis à son descendant Charles Dexter Ward, permettent de poursuivre ses travaux, de manifester à nouveau ces pouvoirs impies. Est-il innocent, d'ailleurs, que le médecin de famille des Ward soit un excellent ami de Randolph Carter et que, dans le laboratoire de Curwen, il reconnaisse des symboles vus en rêve et décrits par Carter ? Et est-il innocent que les "transformations" subies par le jeune Ward soient, aux yeux des non initiés, indissociables de la folie ? Et que penser des créatures contrefaites conservées dans les oubliettes de Curwen ? Ne ressemblent-elles pas aux goules que Carter rencontre sur la route de Kadath ?

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Laaaaa musiiiiique, ouiiiii la musiiiiiiique...

Que penser par ailleurs d'Erich Zann, qui se sert d'une musique instrumentale pour refermer la porte, ou tout au moins pour repousser ce qui est tapi derrière ? Et cette porte, notons-le, semble très difficile à retrouver de jour, à l'état de veille…

De fait, qu'est-ce que raconte, essentiellement, le Mythe de Cthulhu ? Tout simplement la façon dont le mur protégeant notre réalité quotidienne se lézarde peu à peu, laissant transparaître des horreurs indicibles capables de faire vaciller l'esprit. Les créatures sont souvent constituées d'une matière échappant aux lois de la réalité ordinaire, d'une semi substance parfois translucide, éthérée, autre. On n'ose dire onirique. Les rêves sont leur porte d'entrée dans le monde rationnel (ou qui se veut tel) des hommes. C'est la remonté de l'inconscient, l'irruption du chaos intime, celui qui rampe en chacun de nous.

Si, pour Lacan, l'inconscient est un langage, alors ce langage s'écrit avec des phrases comme "Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn." David Lynch prétend être en prise directe sur son inconscient, mais Lovecraft explore lui aussi le processus. Que ses créatures proviennent des "rêves des habitants d'autres étoiles", ou que ces habitants soient eux-mêmes des manifestations gigognes de l'inconscient de Randolph Carter (qui est, tout comme Charles Dexter Ward, une représentation de Lovecraft lui-même) et de ses prédécesseurs en rêve de haut niveau, quelle importance, après tout ?



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Les tentacules de la mer

Inconscient de l'homme ou inconscient de créatures autres, mais matérielles et agitées de passions et de besoins humains, comme ces Anciens retrouvés en Antarctique par l'expédition Dyer/Peabodie, et avec lesquelles le narrateur finit par trouver une forme d'empathie, dans lesquelles il finit par se reconnaître. Ce sont les forces souterraines de l'esprit qui remontent au grand jour, une transpiration de l'inconscient vers le réel, une modification du réel par l'indicible et donc le non-dit.

Belle métaphore freudienne, non ?