lundi 21 mai 2012

Le châtiment, "gong", le châtiment, ha ha ha !

Vous l'aurez remarqué, je suis moins loquace que d'habitude dans ce blog qui est pourtant censé être le réceptacle quotidien de mes humeurs, vaticinations et autres homélies déglinguées. Le fait est, j'ai mis un gros coup de turbo sur la rédaction d'Apocalypses, une brève histoire de la fin des temps, fracassant ouvrage à sortir d'ici la fin de l'année chez les Moutons Electriques, excellent éditeur au demeurant.

Du coup, autant que vous sachiez précisément pourquoi vous êtes privé de votre ration régulière de débilités nikolavitchesques...

Hop, un extrait :





Le Bug de l'An Mille

C'est une image d'Epinal : à l'approche de l'An Mille, le bon peuple d'Europe sentit venir sa fin. En effet, l'Apocalypse de Saint Jean évoquait un millénaire à l'issue duquel le Diable serait lâché, et où la Colère de Dieu s'abattrait une bonne fois sur les méchants. Les mille ans depuis l'Incarnation semblaient donc, en toute logique, marquer cette époque finale. La peur s'empara des cœurs et des esprits et, à l'approche de la fin de 999, les campagnes sont  en proie à la panique. Les gens vont se confesser en masse et regardent le ciel avec anxiété.

Bien entendu, cette jolie représentation n'a pas grand-chose à voir avec la réalité de l'époque. Au tournant du millénaire, l'Europe de l'Ouest est en proie à diverses crises, notamment démographiques, et les campagnes sont largement dépeuplées. L'Empire Carolingien n'est plus qu'un souvenir lointain, celui d'une trop brève résurgence de l'Âge d'Or de l'Empire Romain. Ces campagnes ne sont même pas complètement christianisées, et l'usage d'un calendrier assez savant pour gérer des durées dépassant le siècle n'est de toute façon pas à la portée de populations majoritairement illettrées. Les villages ont tendance à l'autarcie, les nouvelles et les idées circulent à peine. La panique de masse n'a nulle part où s'incarner.

Par contre, chez les élites ecclésiastiques, c'est une autre histoire. Non que les prêtres aient particulièrement peur du retour de Dieu : ils sont ses représentants sur terre, après tout, et le rempart contre un paganisme encore solidement implanté dans les campagnes. Mais l'arrivée prochaine du millénaire est une opportunité de choix. Si la conversion des paysans pouvait être un bonus, l'idée est avant tout d'instiller la peur dans les cœurs des nobles, et de rendre à l'église une place centrale au cœur du jeu politique. Mais pour y arriver, il faut d'abord reprendre en main la vie sociale. Tout ce qui est mariage, transmission du pouvoir séculier ou circulation de l'argent est régi par un droit coutumier mixant l'ancien droit romain et les lois barbares et, si des ecclésiastiques, notamment les évêques, tiennent des fiefs et font de la politique, c'est généralement en leur nom personnel et pas en celui de l'église.

Brandir le Millénaire et le Retour du Christ permet d'exiger peu à peu, dès 930 alors que l'ordre carolingien est en train de s'effriter, une moralisation de la vie publique via une sacralisation de certains actes de la vie quotidienne (mariage, mais aussi serment d'allégeance). Le mariage n'est ainsi plus le simple accord à visée économique qu'il était jusqu'alors : l'église insiste sur le fait qu'il a été institué par Dieu à l'aube des temps et commence à jeter l'anathème sur certaines pratiques traditionnelles comme le rapt matrimonial. Puis, pour donner à l'ensemble une validation incontestable, elle lui invente au dixième siècle une liturgie. Ceux qui ne se marient pas dans les règles sont voués à l'enfer.

Dès lors, ne serait-ce que pour s'assurer une certaine tranquillité d'esprit, mieux vaut passer devant le prêtre pour contracter une alliance. Sauf qu'ainsi, on lui donne un énorme pouvoir : c'est lui qui dit la licité de l'union, et donc qui peut au contraire proclamer  qu'elle est illicite. C'est loin d'être anodin, surtout quand les motifs de refus sont liés à des critères de consanguinité restrictifs mais suffisamment flous pour permettre un peu d'interprétation. Le mariage des seigneurs étant au cœur du jeu politique, l'église le reprend en main sous couvert de rituel, et acquiert bien vite un pouvoir que d'aucuns jugeront exorbitant (l'histoire d'Henri VIII, quelques siècles plus tard, en porte témoignage).

C'est une version médiévale du pari de Pascal qui est à l'œuvre, face au risque du Jugement dernier. Et c'est comme ça qu'en deux générations, une nouvelle tradition remplace l'ancienne.

L'Apocalypse s'éloigne alors clairement alors de son aspect contestataire. Elle est une menace brandie pour reprendre en main le monde séculier, un outil de contrôle politique. Les prophètes de l'Ancien Testament ne s'y prenaient pas autrement quand ils menaçaient de la colère divine les rois qu'ils jugeaient impies. L'originalité des penseurs ecclésiastiques du dixième siècle, c'est d'avoir joué sur l'aspect terrifiant des visions de Saint Jean en en gommant tout l'aspect désirable, en faisant de chaque homme potentiellement l'impie jeté dans le lac de feu, plutôt que l'élu promis au ciel. La fin du monde décrite dans l'Apocalypse était le prélude à la libération des opprimés et des faibles. A l'approche de l'An Mille, elle devient un moyen de mettre au pas les puissants, en un de ces curieux retournements dont l'Histoire semble friande.

1 commentaire:

Geoffrey a dit…

Passionnant. Vivement le bouquin entier.